10/05/2008     (imprimer)

Nicolas Bouvier

Il y a certaines découvertes qui vous étonnent doublement. On est d’abord étonné par la découverte elle-même. Puis par le fait que vous ne l’avez pas faite plus tôt. C’est ce qui m’est arrivé avec Nicolas Bouvier. Comment est-il possible que je n’ai jamais entendu parler de ce merveilleux Genevois parti en 1953 vers l’Orient, âgé de 24 ans, accompagné d’un ami peintre, avec une auto impossible, une petite Fiat Topolino, voyageant lentement, prenant son temps, commençant par la Yougoslavie, continuant par la Turquie, l’Iran, le Pakistan l’Afghanistan, puis descendant par l’Inde jusqu’à Ceylan, et en publiant 10 ans plus tard deux récits de voyage captivants et poétiques, l’Usage du Monde et le Poisson-Scorpion. C’est en visitant pour la première fois la librairie ouverte par l’éditeur de Pondichéry, Kaïlash, rue Saint Jacques, pour chercher un peu de lecture pour mon voyage en Asie du Sud-Est (Laos et Cambodge), que je suis tombé en arrêt devant une brochure s’intitulant : Les Carnets de l’Exotisme – L’exotisme, l’exotique, l’étranger, et que j’y ai trouvé un essai d'un certain Sarga Moussa : Portrait de Nicolas Bouvier en exote.
Or l’exotisme en littérature, du moins tel que l’entend Victor Segalen (j’ai lu il y a longtemps déjà son Essai sur l’exotisme publié à titre posthume par sa veuve), m’intéresse énormément. Et encore plus depuis que j’ai découvert Kenneth White, par un heureux hasard, en ouvrant la télé tard le soir et en tombant sur la dernière émission de Bernard Pivot dans laquelle il interviewait un homme sympathique, ouvert, un Ecossais vivant en France et qui avait inventé une nouvelle manière de nomadiser et poétiser qu’il avait appelée Géopoétique. J’avais tout de suite pensé à Segalen sans savoir que Kenneth White s’était intéressé à lui (voir Kenneth White : Les Finisterres de l’Esprit – Rimbaud, Segalen et moi-même, édit. Isolato, Paris, 2007). Er puis en lisant Kenneth White (La Route bleue, Les Cygnes sauvages, Le Rôdeur des confins, l’Ermitage des brumes) j’ai trouvé que si tous les deux, lui comme Segalen, font éclore leur poésie sur «l’exaltation du sentir», pour parler comme Segalen, que procure l’expérience de l’altérité, Kenneth White semble faire preuve de beaucoup plus d’empathie avec le monde dans lequel il plonge. Et quand je dis qu’il plonge, c’est qu’il le fait vraiment. Il s’installe. Il s’immerge. Que ce soit dans l’Ardèche, au Danemark, au Canada ou au Japon. Alors que Segalen semble n’avoir aucune sympathie pour la Chine, cultiver une attitude purement égocentrique (il faut que cette expérience me rapporte quelque chose pour ma créativité, semble-t-il penser). C’est pourquoi j’ai toujours cherché s’il n’existait pas des études qui auraient comparé ces deux approches si semblables et si différentes.
Alors j’ai lu Bouvier, après avoir acheté ses Œuvres complètes éditées par Quarto. L’Usage du Monde d’abord. Et je suis en train de finir le Poisson-Scorpion. Et je me suis régalé, je me régale encore, et puis j’ai trouvé qu’il allait encore plus loin que Kenneth White. Il va jusqu’à accepter la souffrance et la maladie. A Ceylan, dans le Poisson-Scorpion, il est au fond du gouffre : solitude, fièvres, hallucinations. Il y a de l’ascèse chez cet homme. Il accepte la promiscuité, l’inconfort, la saleté. Il met la main dans le cambouis et démonte toutes les pièces de sa Topolino. Il se dépouille de sa nature suisse. Sort des villes, va chercher les villages isolés, les Tsiganes et leur musique, voyage avec des camionneurs, s’entretient avec cette servante en Serbie, juive macédonienne revenue des camps, admire la prostituée qui passe devant les grilles de sa prison en Iran. Crève la faim. Essaye de travailler pour subsister. Ce qui ne l’empêche d’ailleurs pas de jouir de son bonheur. Moussa met le passage suivant en exergue à son essai : «J’étais dans un café de la banlieue de Zagreb, pas pressé, un vin blanc-siphon devant moi. Je regardais tomber le soir, se vider une usine, passer un enterrement – pieds nus, fichus noirs et croix de laiton. Deux grands geais se querellaient dans le feuillage d’un tilleul. Couvert de poussière, un piment à demi-rongé dans la main droite, j’écoutais au fond de moi la journée s’effondrer joyeusement comme une falaise. Je m’étirais, enfouissant l’air par litres. Je pensais aux neuf vies proverbiales du chat : j’avais bien l’impression d’entrer dans la deuxième.». Ce qui ne l’empêche surtout pas d’être un grand écrivain et un poète.
Moussa cite une thèse soutenue en 2004 à Paris III par une certaine Katerina Havlova et comparant Nicolas Bouvier et Kenneth White (Fragments du monde. La poétique du nomadisme dans les œuvres de Nicolas Bouvier et de Kenneth White). J’ai essayé de me la procurer à la Librairie Compagnie de la rue des Ecoles mais on m’a dit qu’elle n’était pas publiée. Impossible aussi de trouver l’article mentionné par Moussa, paru en 2004 toujours, dans la Revue Atala (?) et qui dégagerait des points communs entre Segalen et Bouvier (Jean-François Guennoc : Victor Segalen et Nicolas Bouvier. Prolégomènes à une étude comparative). Il ne reste plus au dilettante que je suis à tenter de faire la comparaison entre les trois moi-même. Je compte bien le faire. J’avais de toute façon l’intention de parler de Segalen au 4ème tome de mon Voyage autour de ma Bibliothèque, à propos de la Chine.  



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