19/04/2008     (imprimer)

Le Monde

Par deux fois cette semaine le journal Le Monde n’a pas paru, suite à une grève du personnel. Le Monde est en pleine tourmente. Et ceci depuis plusieurs années déjà. Il y a eu le livre qui a attaqué durement ses dirigeants et la mauvaise atmosphère qui y régnerait, livre que je n’ai pas lu, pas voulu lire. Puis Plenel a démissionné. L’année dernière c’est Colombani qui a dû laisser sa place. Et aujourd’hui Fottorino nous explique que les «finances du Monde n’ont jamais été aussi calamiteuses» (7 exercices déficitaires, 180 millions d’Euros de pertes cumulées, plus de 15 millions de pertes en 2007), que les recettes publicitaires ont fondu de moitié par rapport à 2001 et qu’elles ne représentent plus que 20%  du chiffre d’affaires et que le Monde souffre comme toute la presse écrite de la concurrence de la télé, de l’internet et de la presse gratuite. Et qu’il faut donc tailler dans le vif : vendre des éléments du groupe et licencier (89 postes à la rédaction, ce n’est pas rien !). Je ne sais si la politique passée était justifiée ou non (créer un grand groupe, chercher des investisseurs tels que Lagardère), ni si les gadgets adoptés ces dernières années (Le Monde 2, et les «produits culturels de qualité» comme les appelle Fottorino, c. à d. CD de musique classique, DVD de cinéma, ouvrages de philosophie, etc.) apportent vraiment quelque chose en matière de revenus et de nouveaux lecteurs. Ce que je sais en tout cas c’est que si le Monde devait disparaître ou changer complètement de formule, cela serait pour moi - et certainement pour beaucoup d’autres, anciens lecteurs fidèles - un coup terrible et qui me laisserait complètement désemparé.

J’ai commencé à lire le Monde à 20 ans. Je me souviens encore de Hubert Beuve-Méry qui signait ses éditoriaux du nom de Sirius, des critiques de cinéma Jacques de  Baroncelli, de théâtre Robert Kemp, des patrons successifs du Monde littéraire, de P. H. Simon, de Jacqueline Piatier, etc. Progressivement le journal est devenu ma lecture quotidienne, surtout à partir du moment où j’ai quitté la France en janvier 1970. Et je n’ai jamais cessé de le lire jusqu’à aujourd’hui. Chaque fois que je revenais de voyage je commençais par parcourir les numéros qui s’étaient accumulés pendant mon absence. Mes amis se moquaient de moi. Pensant que c’était à cause de mes penchants politiques. Or il n’en était rien. Bien sûr le Monde et moi on se situait à peu près à la même place de l’échiquier politique : le centre gauche. Mais il y a eu des moments où il était carrément gauchiste, sur le plan sociétal surtout, et cela m’énervait prodigieusement. Non, l’intérêt principal du Monde, pour moi, n’était pas là.

D’abord le Monde a été longtemps marqué par la conception de l’objectivité qui était celle de Beuve-Méry. S’en tenir d’abord aux faits, les présenter dans leur nudité, et ensuite seulement les commenter si nécessaire. Aujourd’hui on raconte aux élèves-journalistes – du moins je le présume – que l’objectivité n’existe pas, que tout est subjectif. Donc, ne vous gênez surtout pas ! Et puis aucun autre quotidien français n’a donné autant de place aux nouvelles du monde. Je crois même que sur ce plan-là il était unique en Europe. Il y avait les grands reporters. Il y avait surtout les correspondants étrangers, des journalistes de niveau élevé dans toutes les grandes métropoles. Je ne me souviens plus de leurs noms, à part Tatu peut-être à Moscou. Aujourd’hui il n’y a plus que Philippe Pons qui est encore un homme de ce calibre-là, capable de parler aussi bien du Nô ou du Shinto que de la situation difficile des Coréens du Japon. Et puis il y avait, il y a toujours, l’élément culturel, que l’on peut bien sûr trouver aussi ailleurs, au Figaro p. ex., mais au Monde l’offre est complète et ne se limite pas simplement à la littérature, le théâtre, la danse, la musique, le cinéma, mais touche aussi aux sciences humaines, à toutes les sciences humaines.

Le Monde m’a permis, tout au long de ma vie, de satisfaire ma curiosité. Comme son nom l’indique, il a été pour moi une fenêtre ouverte sur le monde. Il a été une incitation à approfondir mes connaissances et à entreprendre de nouvelles recherches. Un merveilleux complément à ma bibliothèque de 4000 livres. Je dois bien le citer une bonne centaine de fois dans mon Voyage autour de ma Bibliothèque.

Il y a deux ans j’ai offert à mes deux enfants l’abonnement au Monde. Et j’ai eu le plaisir de voir qu’ils le lisent. Mon fils emmène même la pile de numéros non lus – par manque de temps – en vacances pour les lire en toute tranquillité. Et tous les deux me disent que pour eux aussi la lecture du Monde leur ouvre l’horizon.

Alors quelle va être la suite ? Dans son éditorial de ce jour Fottorino nous promet un nouveau projet pour la rentrée. Un projet axé plus sur l’explication, l’analyse et la diversité des points de vue que «sur la redite des informations». Je suis sceptique. D’abord je pense qu’un quotidien ne peut se passer de la relation des faits. L’internet n’est pas fiable et ne sera jamais entièrement fiable. L’intérêt du Monde était justement celui-ci : donner une information complète et vérifiée. Ce besoin existera encore à l’avenir. Plus que jamais. Quant aux analyses, très bien. Mais les opinions pour et contre on en a assez. Cela me fait penser aux rédactions chères au système d’éducation français : thèse, antithèse, synthèse. Sauf que dans le Monde la synthèse est en général absente. Et puis de toute façon il y en a déjà assez de ces «opinions libres». On veut des journalistes, pas des contributeurs libres. Quant à la formule magazine, je crois qu’il est difficile dans ce domaine d’échapper à la superficialité, au sensationnel, au racolage. On a l’expérience de l’Express, du Point et de l’Observateur

Beuve-Méry lui-même, nous rappelle Fottorino, affirmait qu’un journal est aussi une entreprise et doit donc faire un bénéfice. Cela est très vrai mais fallait-il pour cela prendre des actionnaires personnels, propriétaires de grandes entreprises, milliardaires, et dont les objectifs, en entrant dans un groupe de presse, me paraissent forcément ambigus ? C’est là une autre question. A ce stade on ne peut plus qu’espérer. Espérer qu’ils vont trouver la solution. Sinon ma fin de vie sera probablement un peu moins heureuse…

Post-scriptum (addition du 9 mai 2008) : Il y a quelques jours le médiateur du Monde donnait la parole aux lecteurs. Et j’ai pu constater avec plaisir que je ne suis pas le seul à trouver que Le Monde 2 ne présente pas beaucoup d’intérêt - et les gadgets musique, films, philosophes et compagnie encore moins – et que Le Monde doit d’abord rester un journal d’information (certains lecteurs aussi inquiets que moi sont même allés jusqu’à proposer de payer un prix de 2 Euros pour chaque numéro). Et puis, aujourd’hui 9 mai, Le Monde publie une double page sur ses problèmes, l’une rédigée par la Direction, l’autre par les syndicats. La Direction se contente de rappeler que tous les quotidiens se heurtent aux mêmes problèmes et pas seulement en France. Mais elle ne donne pas l’impression d’avoir une stratégie bien arrêtée. Une stratégie propre au Monde. On s’en fout des points de vue de tous les autres spécialistes des médias et de la Presse quotidienne française ou américaine. Le Monde n’est pas un journal comme les autres. Plus le net est appelé à se développer plus on aura besoin d’une information regroupée d’une manière globale (la devise historique du New York Times n’a rien perdu de son actualité : «publier toutes les informations dignes de l’être») et surtout d’une information fiable ! De l’analyse il en faut, mais pas au point de supplanter l’info. Actuellement il y a aussi trop d’opinions, des opinions pas toujours intéressantes. D’ailleurs ne confondons pas le rôle d’un quotidien avec celui d’un hebdomadaire. Et puis il faut de l’investigation. C’est le complément naturel de l’info (Plenel avait raison). Quant aux syndicats ils critiquent la politique passée, refusent les licenciements mais ne font guère de propositions. Le Monde n’est pas sorti d’affaire.



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