10/12/2008     (imprimer)

Moeurs (2)

L’art a toujours été le reflet des idées maîtresses de la société de son temps. Rien d’étonnant donc à ce que ce que l’on appelle art contemporain soit marqué par ce qui domine notre civili-sation occidentale : l’argent et le sexe. Ou pour le dire d’une façon plus crue : le fric et le cul. Voici quelques exemples récents:

La danse (Le Monde du 27/11/08) : « Pâquerette », performance pour danseurs et godemichés. « Pièce à sensation censée faire danser tous les orifices du corps. Tous sans exception ! ». « Quatuor pour deux interprètes et deux godemichés bien utilisés ». Cecilia Bengolea et François Chaignaud, ces deux artistes si contemporains, capables de faire des arabesques avec des godemichés dans le cul, expriment clairement leur conception de la danse moderne (pardon : contemporaine) : ils ont décidé de « rompre le consensus qui a, jusque-là, malgré tout préservé les anus de la chorégraphie ». Ils oublient qu’il y avait déjà un précédent : Blanche-Neige, spectacle d’Ann Liv Young, donné – tenez-vous bien – en 2002, au Théâtre de la Bastille ! « La performance n’est d’ailleurs ni excitante, ni érotique », dit la journaliste, Rosita Boisseau, qui rend compte de ce spectacle. Mais, ajoute-t-elle, « elle souligne la façon dont le regard contemporain est pris d’assaut par des images pornographiques au point de ne plus savoir où est la limite entre l’art et le porno, au point de tout consommer sans se poser de questions ». Et puis elle se demande : « Jusqu’où est-on prêt à aller pour avoir des sensations fortes ? Quelle confusion se joue entre le spectateur et le voyeur ? Comment résister au flux pornographique qui irrigue la société ? Le passage à l’acte est-il le signe d’une bascule artistique déréglée ? »
Je me souviens qu’au cours des années 70 on a profité, mon Président et moi, de l’existence d’une filiale à Copenhague, pour voir les premiers live-shows au Danemark, mais on a pris cela pour ce que c’était : du sexe à l’état brut. Pas de l’art. Il n’y avait pas encore confusion entre les deux.
Et puis Rosita Boisseau utilise le mot « voyeur ». Ce qui rejoint une autre de mes constatations : cette tendance à l’exhibition qui fait des spectateurs – et des téléspectateurs – des voyeurs !

Littérature
. J’ai déjà parlé de cette performance littéraire d’une animatrice de la télé allemande : Zones humides (voir Mœurs ci-dessus). En zappant l’autre jour à la télé je tombe sur un visage connu, sur une des chaînes allemandes, le pape de la littérature germanophone, Marcel Reich-Ranicki, dont j’ai déjà beaucoup parlé. On l’interviewe parce qu’il vient à nouveau de refuser un prix, celui de la télé allemande, après avoir refusé celui du Land de Rhénanie Westphalie il y a quinze jours (à l’inverse de notre glorieux Premier Ministre, Jean-Claude Juncker, qui en reçoit un, avec un plaisir non dissimulé, à peu près tous les quinze jours). Alors l’intervieweur lui demande : « Savez-vous que Zones humides a atteint les 1,3 millions de lecteurs ? L’avez-vous lu ? » Alors Reich-Ranicki, qui a maintenant 88 ans, le regarde et puis, après un silence, « oui », dit-il. « Malheureusement ».

Sculpture (de chair humaine) (Le Monde du 04/12/08) : « Après Lyon et en attendant Paris en 2009, c’est au tour de la deuxième ville de France de basculer entre les mains des charognards », fulmine Pierre Le Coz, professeur de philosophie à la Faculté de Médecine de Marseille. Peine perdue. Voilà donc que ces cadavres écorchés chinois qu’on a déjà vus à Lyon (voir ce que j’en dis dans Mœurs ci-dessus) sont exposés depuis dix jours à Marseille « dans un parc d’attraction d’un nouveau genre ». Je laisse la parole à Pierre Le Croz. Voici les modernes business-men qui « ont saisi qu’on pouvait faire de l’argent avec tout, y compris avec le corps des morts. Depuis une semaine, pour 15 euros l’entrée (gratuit pour les moins de 3 ans…) les Marseillais peuvent aller se repaître du spectacle de défunts chinois exhibés au parc Chanot. » C’est vrai qu’on aurait pu faire la même chose avec de l’artificiel. Mais « la foule ne s’agglutine que lorsqu’il y a de vrais corps d’homme à contempler… Avec l’exposition Our Body, les amateurs de viande humaine seront servis : des entrailles, des chairs bien réelles, des viscères et même des poumons cancéreux authentifiés… » C’est dans l’intérêt de la culture ! Et pour la démocratie, dit-il encore, car  pourquoi seuls « les étudiants en cours d’anatomie et les médecins légistes » profiteraient-ils de ce spectacle ? Et voilà, alors que la Commission européenne légifère « sur les cuillères à café et la fixation des yeux des peluches, des cadavres circulent impunément sur le territoire européen ». « Ici, à Marseille, l’indifférence générale domine. ». Tout ceci prouve, une fois de plus, ce que j’ai déjà dit, que la dignité humaine est le dernier de nos soucis et que le voyeurisme emporte tout. Paris a résisté jusqu’ici. Mais, dit encore Pierre Le Croz, « le voyeurisme est bien trop dans l’air du temps pour épargner durablement la capitale ».

L’Art-gens. Au mois d’octobre ma promo avait organisé une rencontre à Versailles pour fêter les 50 ans de notre sortie d’Ecole (Centrale). Alors, le dimanche matin, on en a profité pour visiter le château et voir où on en était avec la restauration de la Galerie des Glaces. Et voilà que l’on tombe sur les œuvres de ce Jeff Koons, ancien trader, ex-mari de la Cicciolina et soi-disant artiste le plus cher du moment (toujours la conjonction fric-cul). Homard rouge pendu au plafond, Michael Jackson pédophile tenant amoureusement un petit chimpanzé sur ses genoux, un cochon accompagné de petits enfants dont l’un d’eux semble l’embrasser sur le cul. Tout ceci dans les Grands Appartements de Versailles. Complètement incongru. Et scandaleux. Qui a bien pu autoriser une telle expo en ces lieux ? Le plus illustre de nos monuments nationaux. Bien de la nation. Notre bien. L’imposer aux millions de visiteurs venus de partout dans le monde, Européens, Japonais, Coréens, Chinois peut-être ? Tous ces gens venus pour voir Versailles et qui voient Koons ! Comment un homme comme le Directeur et Conservateur en chef de ces lieux, M. Arizzoli-Clémentel, (dont j’ai bien connu le père qui était mon Président et mon ami pendant près de 20 ans), un homme d’une grande culture et à la carrière prestigieuse, ancien hôte de la Villa Médicis et époux d’une princesse authentique d’une vieille famille napolitaine, a-t-il pu accepter d’héberger tout ce kitsch plébéien ? Quand j’ai posé la question au conservateur qui nous a servi de guide, il a eu un petit sourire et m’a dit : demandez-lui ! Seule explication possible : c’est bien sûr Jean-Jacques Aillagon, Président de Versailles, ancien Directeur du Palazzo Grassi et grand serviteur de Pinault, qui nous l’a im-posé. Et donc indirectement Pinault. Lui qui est probablement propriétaire de plusieurs œuvres de Koons installées au Palazzo (dont le Hanging Heart coté 24 millions de dollars) et qui est, en plus, le propriétaire de Christie’s, le plus important point de vente de ce type d’œuvres contemporaines qui plaisent tant aux riches parvenus d’aujourd’hui. Comme à Romain Abramovitch invité avec sa jeune compagne au dîner fastueux organisé pour l’avant-première de l’expo dans la galerie des Cotelles au Grand Trianon (voir Le Figaro du 10/09/08). Ou au Californien Eli Broad, au Grec Dakis Joannou, à l’armateur norvégien Astrup Fearnley, au magnat américain de la presse et de l’édition Peter Brant, entre autres.
Dans Le Monde du 27/11/08 Olivier Jullien qui est plasticien et conférencier en histoire de l’art à Normale Sup fait paraître un article sous le titre Art contemporain, le triomphe des cyniques. Jeff Koons n’est pas le seul à trôner dans nos châteaux, dit-il. Jan Fabre triomphe au Musée du Louvre et dans les galeries et jardins du château de Fontainebleau. Et la langue des Rolling Stones décore les jardins du Château de Chambord (il est vrai qu’auparavant elle avait déjà été acquise par le Musée Victoria et Albert de Londres !). Il est vrai aussi que cette dernière oeuvrette entre clairement dans la catégorie du pop-art et que je n’ai rien contre le pop-art. On pourrait tout au plus se demander ce qu’elle fait dans un château de la Loire. Mais Jeff Koons et Jan Fabre c’est autre chose. « La provocation rusée garantie et la transgression spectaculaire et outrée comme système», dit Jullien à propos de Fabre. Et il déplore « la complaisance des conservateurs des lieux qui ouvrent leurs palais à des faiseurs quand ils ont le soutien de grands argentiers comme Pinault ». Et il met conservateurs entre guillemets puisque, visiblement, ils oublient que leur rôle est de conserver. Or, dit-il encore, « quelques représentants omniprésents d’un art dit contemporain sont tous, sans exception, les nouveaux artistes pompiers et académiciens bourgeois, la naïveté en moins ». Il y inclut d’ailleurs le Britannique Damien Hirst avec ses crânes incrustés de diamants. C’est « l’arrogance de classe ».  « Un art de gamins blasés et de bébés rassasiés, d’enfances gâtées. Surcharges pondérales du goût. Insulte délibérée de classe, ces artistes sont complices ». Et il fait le parallèle avec les derniers avatars du capitalisme financier et ses super-bulles spéculatives : c’est une « esthétique et un art de la spéculation, de l’artifice et de l’excès qui voient le jour ». Il se dit « scandalisé par l’arrogance de certaines postures et de la place significative qui leur est accordée » et il est « atterré », comme moi, « par l’absence totale des réactions des sociologues, des penseurs, des critiques et des journalistes ». Et je ne le comprends pas plus que lui. On voit bien le sentiment généralement partagé par les visiteurs sur place dont la grande majorité expriment leur incompréhension et leur indignation et même leur colère. On sait qu’il y a eu des manifestations à Versailles même. Des campagnes se sont déchaînées sur le net. Les Amis du château de Versailles ont protesté dont l’un des principaux mécènes français du château, le comte Edouard de Royère. Et je crois bien que les mécènes américains du Club Lafayette ont exprimé leur désaccord. Mais dans les médias c’est le silence. Comme si les nouveaux maîtres du monde avaient déjà tous les pouvoirs pour les bâillonner. Il est vrai, comme le fait remarquer Jullien, que ce sont les mêmes qui ont partagé la table au Fouquet’s avec notre Président actuel et qui lui ont prêté leur yacht ou leurs propriétés de luxe.
Il suffit d’un simple clic avec la souris pour tomber sur la série de photographies pornographiques Made in Heaven que Jeff Koons a réalisée avec sa compagne la Cicciolina, la grande-prêtresse du sexe italienne. Comme dans la chanson paillarde on lui voit le cul, on lui voit le con. Des pénétrations diverses sur fonds qui se veulent artistiques. Une fellation avec le pénis de Jeff en gros plan et son sperme sur le visage botticellien de sa Cicciolina. Pure pornographie et exhibitionnisme mondial puisqu’on est sur le net. Voilà l’homme à qui nous avons confié les clefs du Château. Voilà l’artiste ami et admiré de notre milliardaire Pinault. A croire que le début du nom de ce dernier annonçait déjà la couleur…      



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