09/09/2008     (imprimer)

Un rÍve d'enfant

Francis Lacassin dans la préface à ce qui a été probablement son dernier livre (L’Aventure en bottes de sept lieues) a cette belle formule : « Quel enfant n’a pas rêvé, en voyant le ciel et la terre se réconcilier après un orage, de partir là-bas où paraît finir l’arc-en-ciel ? » Et il cite Vigny : « La vie est un rêve de jeunesse réalisé dans l’âge mûr ». Et pense que tous ces voyageurs dont il évoque l’aventure, flibustiers, missionnaires, journalistes, écrivains, mystiques ou commerçants, n’ont fait que dissimuler leur rêve d’enfant derrière la réalité de leurs désirs d’adulte. Et il termine ainsi : « Peu importe le mobile apparent qu’en toute sincérité chacun de ces voyageurs se donne, il recouvre le désir secret de vivre dans l’âge mûr l’émerveillement réalisé dans son enfance. Et cette quête aux confins de l’arc-en-ciel, peu importe la destination, est en définitive une quête de soi-même ».
Depuis lors je m’interroge. Je cherche à me souvenir de mes rêves d’enfant. De mes lectures aussi. J’ai pourtant eu les mêmes que Lacassin : Jack London, James Oliver Curwood, Jules Verne, Tarzan. Et d’autres qu’il n’a pas citées mais qu’il a dû lire aussi : Ivanhoé, Le dernier des Mohicans, les Signes de Piste, tout le cycle du Prince Eric. Et puis d’autres, qu’il n’a pas dû connaître, mes livres en allemand, le Général Christian de Wet, les Karl May, Winnetou et Old Shatterhand. Tous ces livres nous parlaient d’aventure, de terres lointaines, de courage, d’amitié. Du malheur aussi, et du mal et de l’injustice. Ont-ils été les sources de mes rêves d’enfant ? Oui, certainement. Mais je ne pense pas que ma vie d’adulte ait été la transformation de ces rêves en réalité. Ils m’ont influencé, probablement. J’ai peut-être gardé quelque chose de leur idéalisme (l’injustice – sociale – me choque encore), ils ont éveillé ma curiosité, mon goût pour l’imaginaire et ils m’ont donné pour toujours la passion de la lecture.
Mais la vie est faite comme notre monde de hasards et de nécessités. Hasard : l’histoire chahutée de mon pays m’a fait bilingue. De là à devenir trilingue et travailler à l’international l’évolution est naturelle. Nécessités : celles de son caractère et de ses convictions. Ne supportant pas d’avoir des chefs je suis devenu chef moi-même. Et ma curiosité, avec le temps, est devenue soif de connaître et soif de comprendre. Comprendre le sens de notre vie et le mystère de l’homme. D’où mon amour pour la littérature mondiale devenue progressivement passion pour les sciences humaines.
Il y a un rêve d’enfant pourtant dont je me souviens. Rêve d’une autre nature que celui imagi-né par Lacassin. J’avais 13-14 ans, j’étais amoureux de la fille d’amis de mes parents. Alors la nuit – toutes les nuits - je rêvais que nos parents à tous les deux étaient morts sous les bombes (la fin de la guerre n’était pas loin). Je sortais notre vieille voiture du garage et prenais la route avec elle, sa petite sœur, mes jeunes frères. C’était l’hiver, la neige tombait, il faisait froid, on bourrait la voiture d’oreillers et de couvertures, elle était dans la voiture, la voiture était mon lit, elle était dans mon lit. Plus tard, j’avais quinze ans, elle était attendue à la sortie du collège par un garçon plus âgé. Et puis on s’est perdus de vue, comme dit la chanson. Et on ne s’est plus jamais revus.
Mais j’y pense quelquefois lorsque le matin je découvre émerveillé que j’ai une femme dans mon lit. Je la regarde et c’est comme un miracle quotidien. Eternellement renouvelé. Depuis cinquante ans, aujourd’hui même. Rêve d’enfant qui se réalise. L’amour d’une vie.

 



© Copyright Jean-Claude Trutt : Bloc-notes (jean-claude-trutt.com)

Retour à l'accueil