27/07/2008     (imprimer)

Le Bund et le yiddish

Autant que je me souvienne je n’avais jamais entendu parler de ce Bund auparavant. Un mouvement ouvrier juif ? Bizarre. Et puis coup sur coup voilà que c’est Shlomo Sand qui l’évoque dans l’ouvrage déjà cité (les Mots et la Terre) à propos de la conception de la nationalité en Israël et que Le Monde consacre une page entière au dernier chef survivant de la révolte du Ghetto de Varsovie, Barek Edelman, juif polonais, et qu’on nous dit qu’il est toujours aussi farouchement Bundiste !
Alors j’ai acheté l’ouvrage que l’historien spécialiste des communautés juives d’Europe orientale, Henri Minczeles, lui consacre (voir Henri Minczeles : Histoire générale du Bund, un mouvement révolutionnaire juif, édit. Denoël, 1999) et je m’aperçois que le souvenir du Bund est toujours vivant, tant à Paris qu’à New-York, qu’à Paris existe une Bibliothèque Medem dont Minczeles est l’un des animateurs (Vladimir Medem était l’un des principaux théoriciens du Bund), que New-York reste un fief bundiste et conserve ses archives et qu’en 1997 on a fêté le centenaire de le création du Bund non seulement à Paris et à New-York mais aussi à Miami, Montréal, Londres, Bruxelles, Melbourne et bien sûr Tel-Aviv.
Quel intérêt cette histoire peut-elle avoir aujourd’hui ? Il n’y en a pas qu’un, il y en a plusieurs. D’abord cela permet de suivre en même temps l’histoire de la communauté juive d’Europe orientale. En 1897, au moment de la création du Bund, les juifs de la zone de résidence (ils appelaient cela le Rayon) à laquelle le gouvernement russe les avait cantonnés (et qui incluait la Pologne, la Lituanie et l’Ukraine) étaient au nombre de 5 millions. C’était alors la communauté juive la plus importante dans le monde. Avec les communautés de Galicie et de Bukovine qui faisaient partie de l’Empire austro-hongrois ils représentaient même 6 millions.
Et 97% de cette population parlait le yiddish. C’est là un autre intérêt de cette histoire. Tous ces gens parlaient une langue qui s’était constituée au cours du passage de leurs ancêtres par les pays de langue allemande, une langue dont 80% du vocabulaire était germanique, une langue parlée à la fin du 19ème siècle par 8 millions de locuteurs qui représentaient alors les trois quarts de la judaïcité mondiale, une langue qui, justement par sa parenté avec l’allemand, devait faire apparaître à ces communautés, souvent durement opprimées par un pouvoir autocratique arriéré, l’Allemagne comme un pays civilisé, un pays de haute culture, un paradis. Et c’est justement cette Allemagne-là, infestée par l’idéologie nazie, qui allait sceller le destin à la fois des communautés juives d’Europe orientale et de leur langue, le yiddish.
Or le yiddish était justement un élément essentiel de leur identité. Le Bund se voulait laïque, socialiste, mais aussi, dans une certaine mesure au moins, nationaliste. Ce nationalisme, tel que Medem le définit en 1904, exige la pleine égalité des droits civils et politiques, le droit d’utiliser sa langue, le yiddish, dans la justice et l’administration, et une autonomie locale et culturelle. Le Bund veut développer l’éducation et la culture au sein de ses membres. Et ce développement passe par le yiddish.
Et la définition même du nationalisme passe par cette langue, selon le Bund. Le Bund considère que la communauté juive constitue une nation, une nation pas seulement définie par son histoire et sa religion mais aussi par ses particularités culturelles en général et sa langue. Une nation qui a le droit de vivre, en parfaite égalité de droits avec les autres nationalités, sur la terre où elle vit depuis des siècles et où elle a travaillé et pris sa part dans son développement économique.
D’où un nouvel intérêt : cela permet d’enrichir la réflexion sur l’idée de nation, et tout particulièrement sur l’identité juive. Et d’autant plus que le congrès de Bâle qui lance définitivement le mouvement sioniste se tient la même année (1897) que celle de la création du Bund. Le Bund qui est tout de suite antisioniste.
Au fond on pouvait considérer que les juifs de ces communautés avaient alors le choix entre trois possibilités (ou plutôt entre trois pensées politiques) : l’assimilation (mais le Bund considérait que c’était bon pour la bourgeoisie et un vœu pieux pour les autres classes sociales), le sionisme (mais le Bund considérait que c’était une utopie. Et au fond c’en était une à l’époque : comment faire émigrer 6 millions de juifs vers un pays aux dimensions limitées et que l’on savait habité), enfin l’affirmation et l’enracinement de la nation juive sur sa terre natale avec la défense de ses droits. Il y avait une 4ème solution : c’était l’émigration vers les États-Unis, une émigration qui se développe régulièrement après chaque pogrom ou difficulté politique ou économique et à laquelle le Bund ne s’oppose guère (en 1907 il y avait déjà 1160000 juifs à New-York).
Minczeles commence par rappeler quelques données historiques sur les communautés juives d’Europe orientale. C’est dès le XVIème siècle que l’Est européen devient le plus grand centre de la judaïcité (c’est le terme qu’il emploie pour définir l’ensemble des personnes juives) dans le monde. Au XVIIème siècle les juifs de Pologne subissent déjà leurs premiers pogromes du fait des Cosaques (qui se battent contre les Polonais). Le Cosaque devient même un véritable mythe, un loup garou (voir p. ex. la BD Klezmer de Joann Sfar). A la fin du XVIIIème la Pologne est démembrée et les juifs de Pologne et de Lituanie (un million) deviennent sujets du Tsar. Et au début du XIXème on cantonne progressivement tous les juifs dans la partie occidentale de l’Empire russe, sur un vaste territoire qui va de la Baltique à la Mer Noire. Alexandre Ier promulgue un statut pour les juifs les classant dans trois catégories : commerçants, fabricants et paysans. Son successeur Nicolas Ier les expulse des zones frontières, leur interdit l’établissement dans la ville de Kiev, instaure pour eux un service militaire de 25 ans (!) et intervient dans l’autonomie interne des communautés. Le régime devient plus libéral avec Alexandre II (de 1855 jusqu’à son assassinat en 1881 ; notre académicienne, grande spécialiste de la Russie, Hélène Carrère d’Encausse, vient d’ailleurs de lui consacrer un livre : Alexandre II. Le printemps de la Russie, édit. Fayard, 2008), ce qui permet à l’intelligentsia juive de participer à la vie culturelle et politique de la Russie. Et puis avec Nicolas II c’est le grand retour en arrière : retour des pogromes souvent approuvés par le gouvernement (juifs boucs émissaires), expulsion de juifs de Moscou et de Saint-Pétersbourg, interdiction formelle aux juifs de la zone de résidence (le fameux Rayon) de la quitter et transfert de 700000 juifs de Russie vers la zone, enfin numerus clausus pour les élèves juifs des lycées et puis – le comble – interdisant aux juifs d’habiter les campagnes, alors qu’à l’origine la zone de résidence avait été créée pour faire des juifs des colons au milieu des populations non-russes (on leur retire les terres qu’on leur avait données dans le sud de l’Ukraine et en Crimée pour le donner à des Ukrainiens et à des Grands-Russes). Cette politique d’urbanisation explique d’ailleurs l’attachement, involontaire, des juifs d’Europe orientale au Shtetl, la bourgade juive.
Tout ceci fait que la situation économique des juifs d’Europe orientale était devenue plutôt catastrophique à la fin du XIXème siècle (Minczeles parle de «structures économiques anormales»). Presque plus de paysans, un nombre croissant d’ouvriers, une classe moyenne importante en nombre (artisans, commerçants, petits industriels) mais en voie de paupérisation (et même de clochardisation, dit Minczeles). Beaucoup de chômeurs (le terme yiddish est assez pittoresque : des «Luftmenschen», c. à d. des gens qui vivent de l’air du temps). Alors, grâce à l’influence des premiers révolutionnaires russes et à la propagation des écrits de Marx, des intellectuels émergent qui vont essayer de développer progressivement la conscience de classe des ouvriers juifs. Dès 1890 est créé un groupe social-démocrate juif à Vilna. Au cours des années qui suivent l’agitation monte, la répression aussi. Les écrits révolutionnaires sont traduits en yiddish, les ouvriers juifs n’ayant qu’une connaissance approximative du russe, du polonais ou du lituanien. Et c’est finalement en 1897 qu’est créé ce fameux Bund (la désignation exacte est : Union générale des ouvriers juifs de Russie et de Pologne). Son idéal (d’après Minczeles) : promouvoir un socialisme à visage humain complété par une conscience identitaire dont le yiddish représente le vecteur essentiel.
Je ne vais pas raconter en détail toute son histoire. Disons simplement qu’il se développe très rapidement, qu’il participe en 1898 à la création du parti ouvrier social-démocrate russe, qu’il crée des caisses de solidarité et de soutien (pour les grévistes), des bibliothèques pour les ouvriers (pour leur éducation), qu’il mène un véritable combat culturel en se basant sur la langue yiddish, qu’il défend une morale laïque (ainsi «le juif n’est plus écrasé par la volonté divine mais prend conscience de sa propre valeur», dit Minczeles), qu’il prône l’égalité des sexes, qu’il participe aussi à la création de cercles d’autodéfense contre les pogromes (qui avaient recommencé au cours des années 1902 et 1903, surtout en Bessarabie) et que dès 1903 le Bund qui s’appelle maintenant Union des ouvriers juifs de Russie, Pologne et Lituanie, compte 30000 membres !
Avant de continuer je voudrais revenir encore une fois à deux aspects de ce mouvement qui m’intéressent tout particulièrement : les questions de nationalité et la langue yiddish.
Les penseurs du Bund avaient à la fois une position très internationaliste (participant à l’Internationale socialiste et croyant à la solidarité internationale des classes ouvrières) et une certaine conception identitaire juive à laquelle il fallait bien donner le nom de nationalité. Ils pensaient d’ailleurs que le problème des nationalités ne devait pas seulement intéresser les juifs mais tous les autres citoyens de cet Etat multiethnique qu’était alors l’Empire russe (comme c’était le cas de l’Empire austro-hongrois). Le problème est discuté en détail lors du 4ème Congrès en 1901. On estime qu’aucune langue ne doit dominer une autre (donc place au yiddish), et que, sans vouloir se laisser entraîner dans le chauvinisme, le terme de nationalité peut très bien s’appliquer aux juifs. Et c’est ainsi qu’ils arrivent à la définition de Medem en 1904 que j’ai citée plus haut. Mais auparavant ils ont dû quitter le Parti russe (en 1903), s’étant heurté sur cette question de nationalité à Lénine et ses conceptions jacobines et centralisatrices (mais le Bund rejoint à nouveau le Parti russe dès 1906). C’est encore un terme yiddish amusant qui définit cette conception d’enracinement : la Do-i-kayt (ou do-isme, do signifie en yiddish comme en alsacien : ici, ici et pas ailleurs, surtout pas en Palestine). Je crois que c'est là la vraie originalité de la pensée bundiste. A l'époque, comme le fait remarquer Minczeles, un peuple se définissait par quatre caractéristiques fondamentales: le sol, la langue, la religion et une communauté de destin. Grâce au yiddish les communautés d'Europe orientale possédaient les trois dernières. Historiquement c'était la première qui leur manquait. Minczeles parle de cette véritable énigme multiséculaire qui rend la définition de la judaïcité tellement complexe. Avec la Do-i-kayt les Bundistes résolvaient la quadrature du cercle.
Il y a longtemps que je m’intéresse au yiddish, car toutes les questions de langues me passionnent. J’ai dans ma bibliothèque une histoire du yiddish : Salcia Landmann : Das Abenteuer einer Sprache, édit. Walter-Verlag, Olten et Breisgau, 1962. C’est le Concile de Latran de 1215 qui est à l’origine du yiddish, d’après Salcia Landmann. C’est lui qui force les juifs à vivre dans des ghettos (voir ce que je dis à propos de l’histoire des juifs en Allemagne dans mon Voyage, tome 1, Notes 5 : Antisémitisme et identité juive). Leurs contacts avec les Allemands sont réduits aux transactions commerciales. Alors qu’avant ils participaient beaucoup plus à la vie commune et parlaient allemand (il y même eu un troubadour juif : Süsskind von Trimberg). Et, progressivement la langue du ghetto se transforme, se charge de termes hébreux (car dans la vie cultuelle on n’a jamais cessé d’employer l’hébreu ainsi que l’araméen dont les hommes au moins avaient conservé l’entendement) et colore le dialecte de départ de Moyenne Allemagne (la région où les juifs résidaient en majorité) de tonalités sémitiques. La langue des femmes, longtemps exclues du culte au Moyen-Âge, comportait d’ailleurs un nombre de termes d’origine hébraïque moins élevé (d’après une étude publiée par la faculté des Lettres de l’Université de Strasbourg concernant cet aspect du yiddish entre le XVIème et le XVIIIème siècle - voir : Ernest-Henri Lévy : Langue des hommes et langue des femmes en judéo-allemand, édit. Istra, Strasbourg, 1924 - la langue, épistolaire, des femmes ordinaires comporterait 2 à 8% de termes hébreux et la langue de femmes cultivées atteindrait le niveau de celle des hommes : 20%). Le yiddish a encore accueilli d’autres mots d’origine étrangère : française (par les juifs qui ont fui la Lorraine), italienne ou slave, et par l’intermédiaire de l’araméen, même des mots d’origine latine et grecque. Salcia Landmann estime que le yiddish ne se serait jamais développé comme il l’a fait si les juifs n’avaient pas dû fuir l’Allemagne pour s’établir en Europe orientale. Ils arrivent en Bohême, en Pologne, en Lituanie, et plus ils s’enfoncent vers l’Est, plus arriérées sont les populations qu’ils rencontrent. La classe moyenne manque presque totalement. Les communautés qu’ils forment s’autogèrent. Ils n’ont guère de contact avec l’administration, ni avec l’aristocratie locale, ni avec les paysans. Et, en ville ils trouvent des colons allemands. Ils n’ont donc nullement besoin d’adopter le polonais ou toute autre langue slave (sauf pour les nécessités du commerce). Mais il y a encore d’autres raisons, dit Salcia Landmann : les juifs sont avant tout des traditionnalistes, des conservateurs en matière culturelle, ils l’ont montré en s’agrippant à leur héritage religieux après 1500 ou 2000 ans d’exil. C’est ce même esprit de conservation qui fait qu’ils restent fidèles, au milieu d’une région slave jugée arriérée, à une langue liée à la culture de la patrie perdue. Et, de plus, cette langue leur permet de garder le contact avec leurs frères restés au pays. Et, au cours des siècles, le yiddish se développe, s’affine, devient une vraie langue de culture, une langue littéraire, et surtout une langue qui est la leur, ils l’appellent d’ailleurs la «mame-loschen», la langue maternelle (loschen = langue). Et le Bund y est peut-être pour quelque chose. En 1908 se tient à Czernowicz en Bukovine une conférence internationale sur le yiddish à laquelle participent des délégués du Bund. But de la conférence : donner enfin au yiddish un statut de langue (et non de dialecte ou de jargon). A ce moment on constate qu’il y aurait même 10 millions de locuteurs dans le monde !
Et voilà que cette langue se meurt aujourd’hui. Pas seulement à cause du génocide des juifs d'Europe orientale. Plus encore parce qu'Israël a généralisé l'emploi de l'hébreu moderne et parce que les juifs de la diaspora se sont partout assimilés dans leurs nations respectives et n'ont plus besoin de ce vecteur d'identité qu'était le yiddish. J’en parlais, de ce déclin de la langue, à propos de l’alsacien dans mon Voyage, tome 3, Notes 12 (suite) : culture régionale et dialecte alsacien et je citais l’écrivain yiddish Singer qui disait : «J’adore écrire des histoires de fantômes car rien ne convient mieux à une histoire de fantômes qu’une langue qui se meurt. Plus la langue est morte, plus le fantôme est vivant. Les fantômes adorent le yiddish. Ils le parlent tous». Ils vont bientôt adorer l’alsacien, ajoutai-je.
L’histoire du Bund est relativement courte et se termine tragiquement. Les années qui suivent 1905 (année du dimanche rouge de Saint-Pétersbourg) sont difficiles : le régime de Nicolas II est de plus en plus autocratique. En 1917-18 le Bund participe à la Révolution russe. En avril 1917 le gouvernement Kerenski accorde des droits égaux aux citoyens juifs de Russie. Mais après la Révolution d’octobre Lénine et Staline abolissent tous les privilèges nationaux et religieux (ce qui va être le début de la liquidation de la religion, de la culture et de la langue juives). De plus le Bund est opposé comme les Mencheviks à la dictature du prolétariat et signe ainsi son arrêt de mort en Russie.
Le Bund survit alors en Pologne. Mais le régime polonais devient lui aussi de plus en plus autocratique (autocratisme de droite : le régime des Colonels) et antisémite. Et là aussi le Bund vit des années noires mais garde toute sa combativité. A la fin de l’année 1938 le Bund ainsi que le parti socialiste polonais, le Parlement étant sous la coupe de l’extrême-droite, misent tout sur les élections municipales. Et ils obtiennent un succès éclatant. Hélas, le 1er septembre 1939 l’armée allemande envahit la Pologne. Beaucoup de Bundistes participent à la résistance polonaise, au soulèvement du ghetto, au soulèvement de Varsovie. Et puis, en 1948, la Pologne devenue communiste, interdit le Bund. C'est la fin. Il ne survivra plus, grâce à l'idéal qu'il représentait, que dans le souvenir de quelques irréductibles nostalgiques.
Pour finir voici encore une histoire tragique racontée par Minczeles : les deux leaders les plus importants du Bund polonais, Henryk Erlich et Victor Alter, se réfugient en Union soviétique. Ils sont arrêtés tous les deux, jugés, condamnés (soi-disant pour actes de sabotage), puis libérés conformément aux termes d’un traité polonais-soviétique signé le 30 juillet 1941 à Londres. Un peu plus tard le gouvernement polonais en exil demande à l’Union soviétique de les rapatrier. En décembre Beria les appelle au téléphone et leur demande de se rendre à une conférence devant organiser un comité juif antifasciste. Ils s’y rendent en toute confiance. On les arrête secrètement. Et puis Staline écrit un ordre de sa main sur un bout de papier : A fusiller tous les deux…  



© Copyright Jean-Claude Trutt : Bloc-notes (jean-claude-trutt.com)

Retour à l'accueil