03/11/2008

Nostalgies

(Espèce de) Poème géopoétique
en hommage à Kenneth White


(en prose chaloupée)


Nostalgies

 

(Kenneth White est un Ecossais installé depuis longtemps en France, Ardèche, puis Sud-Ouest, enfin une maison à la mer en Bretagne, écrivant en anglais, sa femme faisant la traduction, poète, écrivain, voyageur, aventurier, philosophe aussi, même prof à la Sorbonne, ayant plus de succès en France qu'en Angleterre (il a eu le Médecis Etranger pour la Route bleue). Il a été reçu par Bernard Pivot dans une de ses dernières émissions. Il avait l’air sympa, hilare, chaleureux. J'ai apprécié qu'il aime les haikus et le Japon profond. Alors on a acheté quelques uns de ses livres: La Route bleue (son voyage au Labrador), Les Cygnes sauvages (son voyage au Japon), un livre de haikus aussi, composés par lui, et cela nous a plu. Il a développé un principe qu'il appelle géopoétique qui correspond un peu à mon avis à ce que voulait faire Victor Segalen (qui écrit les Immémoriaux après avoir visité Tahiti, René Leys et les poèmes des Stèles après avoir visité la Chine). Segalen (rien à voir avec la Royale) exposait sa théorie dans un bouquin qui s'appelle Essai sur l'Exotisme. Pour faire simple, cela correspond à faire pousser sur le fumier de l'exotisme sa propre poésie. Segalen me semblait voir tout cela d'une manière très égoïste. Alors que Kenneth White me paraît avoir beaucoup de sympathie pour les contrées qu'il visite, les gens qu'il rencontre et les cultures qu'il découvre.
Alors je me suis dit pourquoi n'en ferais-je pas autant. Après tout j'ai déjà pratiqué la géo. Il n'y a plus qu'à ajouter la poésie. Oui je sais bien je ne suis pas Kenneth White ni Victor Segalen et encore moins Rimbaud ou Verlaine. Mais tous les gens qui tapent sur un piano ne sont pas non plus des Mozart. Et puis, je me suis dit, par les temps qui courent, ne vaut-il pas mieux faire de la géopoétique que de la géopolitique?)

 

 

 

 

 


Nostalgie du Sud

 

Le S de Sud a des courbes et des rondeurs pleines de douceur
Le Sud est une femme
Le Soleil du Sud
Est Source de Vie
Sensuel, Sexuel, Sentimental

Le Soleil du Sud
Est Source de Lumière, est Source de Couleurs

Kennst Du das Land wo die Zitronen blühen?
Connais-tu le Pays, demandait Goethe,
Où fleurissent les Citronniers ?
Citrons, oranges, mandarines et pamplemousses
Ces fruits d’or du Jardin des Hespérides

Dans ce Sud-là, Sud tempéré
Le Soleil donne son Sens à la Vie
Donne l’équilibre
C’est la Méditerranée, unique au Monde

Oh, Méditerranée
J’ai la nostalgie des Iles grecques
Les maisons blanchies à la chaux
Les vieux qui boivent l’ouzo sur le port
Où sont étendus les grands filets bleus

Je me souviens de Corfou
La petite église blanche
Sur la colline
Avec sa croix orthodoxe

Le miroir de la mer
Qui brille et qui scintille jusqu’à l’horizon
Comme dans le Grand Bleu de Besson :
Le petit garçon qui descend le chemin taillé dans la roche
Cherche son masque et son tuba cachés dans une encoignure
Et puis plonge dans la mer
Sans bruit, sans éclaboussures
S’enfonce jusqu’au fond
Là où loge son amie la murène
Et la nourrit de sa main

Et je me souviens d’Athènes
Où j’ai crié Thalassa, Thalassa, au chauffeur de taxi
Comme les restes des Dix Mille quand ils ont rencontré l’Hellespont
Et qu’il m’a amené au Pirée
Où j’ai déjeuné dans une taverne du port
D’un poisson grillé à la plancha comme à San Sebastian
Arrosé d’un mélange chaud d’huile d’olive et de citron
Et bu l’âpre résiné des tonneaux stockés au-dessus du bar

Et je pense à l’île de Skiathos chère à Papadiamandis
Où errent encore les ombres des anciens klephtes
Et la vieille qui noyait les petites filles dans les puits
Par pitié
Pour éviter aux parents les dots qui les écrasaient

Et puis je me rappelle l’île de Rhodes
Les plages qui s’étendent à perte de vue
Du côté de Lindos
Plages de galets, vides de touristes
(ils restent agglutinés dans la ville où on les a déversés)
Et le petit café perdu sur la côte
Dehors les tables abandonnées
Dedans toute la famille massée devant la télé
A regarder Dallas

Et j’ai la nostalgie d’Istanbul
Ahmed Kapanci me parlait de Mustafa Kemal
De sa haine des religieux
Les tarbouches interdits, les mosquées abattues
Et Ahmed se désolait de voir son comptable
Ecouter Nasser à la radio et s’agenouiller sur son tapis de prière
Sa sœur me donnait la recette des artichauts à la turque
Je me souviens aussi des petits restaurants sur le bord du Bosphore
Les rougets grillés, le café turc et le narghilé
Et devant nous défilaient les grands navires rouillés
Et les marins grecs détournaient les yeux pour ne pas voir Byzance

Et j’ai la nostalgie de Beyrouth
Le Beyrouth d’avant
D’avant les « événements »
Quand mon ami Fouad vivait encore
Que nous devisions gravement, joyeusement,
 Dans un de ces restaurants de la Grotte aux Pigeons
Le dossier d’une chaise calé sous chaque aisselle
Nous évoquions Israël et la Palestine
Le patron alimentait en Tobak notre pipe à eau
D’autres soirs nous allions dans la Montagne
Un petit cours d’eau passait entre les tables
On écoutait son gargouillis
Le Mézé n’en finissait pas
Et puis arrivait le café arabe, le vrai
Distillé pendant des heures dans un petit appentis de bois
Servi sur son lit de charbon de bois
Parfumé à la Cardamome
Et tous les espressi, les cafecinhos et les cafés turcs ou grecs
N’avaient plus qu’à aller se rhabiller
Au Casino du Liban quatre chevaux lancés au grand galop sur un tapis roulant
Paraissaient parfaitement immobiles
Dans la rue Hamra les boîtes se succédaient
Et les filles rutilantes avaient un petit sourire entendu pour mon ami Fouad
Et Fouad encore
Avant d’aller se coucher
Se dirigeait vers une petite baraque de fruits
Choisissait ses oranges, ses pamplemousses, ses citrons dorés
Que le marchand pressait et nous servait dans de grands verres
Pour ajouter encore un peu de bonheur à ces journées si parfaites
Que l’on sentait déjà qu’elles ne se reproduiraient plus

Et puis, plus tard, un soir, à l’Hôtel Carlton
Les Beyrouthins mettaient en vente leurs beaux tapis persans
Et se préparaient à quitter pour toujours leur paradis

Et les images se bousculent maintenant
La Chebbah en Tunisie, la bande d’amis
Les plongées en Golfe de Gabès
Les anciens vestiges d’un port romain
Les amphores enterrées jusqu’au cou à 10 mètres de fond
Et l’amphithéâtre romain d’El Djem
Et le dîner préparé par l’ancien cuisinier du Président Coty
Un couscous tunisien avec pour chaque convive :
Une tête de chèvre qui vous regarde
Et les mosaïques romaines
Que la Tunisie exportait dans tout l’Empire
Et que le Conservateur du Musée nous montre à minuit

Et Arzew en Algérie
Mon premier contact avec la terre africaine
C’était pendant mon service militaire
La mer transparente, les oursins piétinés
Les brochettes d’abats, la paella odorante
(C’était près d’Oran l’Espagnole)

Et la Sicile au Club
Le concert de musique classique sous les oliviers
Les Eoliennes en caïque
La descente du Stromboli dans la nuit et les cendres
La baignade dans une mer de lait (la poudre de pierre ponce)
Ou dans les eaux sulfureuses
A Vulcano

Et la Sardaigne aussi
La côte sauvage à perte de vue
Le feu sur la plage déserte
Où nous avions planté nos tentes
Et nos enfants nus s’y chauffent enveloppés de couvertures

Et avant tout cela
Palma de Majorque
Avec notre petite quatre-chevaux verte
Les eaux saphir de Formentor
Ces étranges moulins à vent hollandais (ou sont-ce ceux de Don Quichotte ?)
Et cette petite baie si jolie où nous avons campé
Nous sommes nourris de calamars en boîte, de tomates et de poivrons
Et avons conçu notre fille
A Cala Ratjada

Et la Corse enfin
Santa Giulia
Le Club à ses débuts
Sous les tentes, Sol de sable
Toilettes à l’air libre
La mer couverte de méduses
Et le fils Trigano préparant lui-même la pastacciutta
Et nous étions jeunes, nous étions beaux, nous étions bronzés
Et ses yeux brillaient tout le temps
Et je n’arrêtais pas de la contempler
Car elle était la plus belle chose qui me soit jamais arrivée
(Et elle l’est encore aujourd’hui)

 


Plus au Sud
Le Soleil est plus Sévère
Sécheresse, Sable, Sahara

C’était le temps de la bombinette
A la troisième bombe j’étais au Bordj d’Ouallen
A mesurer les retombées radioactives
Et à arrêter les Hommes bleus qui remontaient vers le Nord
Pour échanger leurs troupeaux de moutons contre des chargements de dattes
A Colomb-Béchar
Le Bordj était perdu au milieu d’une immense plaine
Quelque part entre la Piste Impériale et la chaîne du Hoggar
Tel le Fort du Désert des Tartares
A Noël un DC3 atterrissait sur le sable
Nous apportant huîtres et champagne
Nous buvions le thé avec les Touareg
Nous nous enfoncions dans notre solitude
Et le soir la montagne prenait des couleurs mauves

A la quatrième bombe j’étais à Reggane
A déposer des objets sur le champ de tir
En plein été
A midi nous rentrions au campement
Oh, le plaisir d’une bouteille de Vittel fraîche !

Puis j’ai accompagné un ami
Qui conduisait un convoi de Gazelles à Colomb-Béchar
(les Gazelles : des mastodontes de chez Berliet)
750 km de piste en plein mois de juillet !
Il faisait 50 degrés à l’ombre et il n’y avait pas d’ombre
Le soir à l’étape nous couchions sur le sable
Et la nuit il faisait presqu’aussi chaud que le jour
A Béchar nous logions chez un pasteur protestant
Nous jouions aux échecs et nous discutions religion
Puis nous allions boire un verre au Sphinx
Sans le pasteur
Puisque le Sphinx était le bordel local

J’ai aussi voyagé d’oasis en oasis
Mesurer la radioactivité
Avec mes filtres en papier, mon aspirateur et mon compteur Geiger
A El Golea il y avait un sous-préfet
On a passé la nuit sur le toit de la sous-préfecture
Couchés sur des tapis, on nous servait la chorba, le couscous, les pâtisseries
Le thé à la menthe
Et puis nous reprenions du Whisky, de grandes bouteilles de Johnny Walker
En face se dressaient des colonnes rocheuses surmontées de blocs
Comme des tables pour géants
Les douces dunes ondulaient jusqu’à l’horizon
Lancinant était le bruit de ces myriades de grains de sable
Qui coulaient et se frottaient les uns aux autres
Sous l’effet de ce vent nocturne qui ne cesse jamais
Au-dessus de nous un ciel de diamants
Un sentiment de grandeur, d’éternité, nous saisissait soudain
La conversation, parisienne, du sous-préfet devenait dérisoire
Nous sentions que nous n’étions nous-mêmes que des grains de sable
D’infimes grains de sable
Dans un Univers où des myriades de mondes
Scintillaient et palpitaient jusqu’à l’infini

 

A Téhéran le Soleil était dur aussi
Même sécheresse qu’au Sahara
Vous la sentiez mordre vos lèvres dès la descente d’avion
C’était le temps du Shah
Et de sa folie des grandeurs
Téhéran était truffée de grues à tour
Les 20 familles profitaient de la manne
Elles étaient pleines de morgue
Le Bazaar grondait déjà
Mais la Savak veillait
Et les religieux restaient discrets
Seule la Princesse des Gachgaïs
Parlait librement
Son fils travaillait pour nous
« Le Shah est un assassin et un voleur » me dit-elle
« Il a assassiné mon mari. Il a volé nos dattiers »
Elle avait chevauché avec la Présidente Roosevelt
Elle était la fierté nomade incorporée
Elle m’a offert deux tapis de selle
Les Persans nous paraissaient alors bien hypocrites
Et versatiles en fonction de leurs intérêts
On était bien loin des préceptes de Zoroastre
« Pensées pures, paroles pures, actions pures »
Nous compensions en dégustant le caviar servi à la louche
Le soir au bar du Hilton
Le dimanche nous nous détendions au bord d’un torrent
Qui descendait entre des rochers au nord de la ville
Et nous régalions d’un poulet grillé aux herbes et de riz
 et d’une boisson gazeuse au yoghourt parfumée à la menthe
Ou nous partions vers le Sud
Admirer le bleu si pur des mosaïques d’Ispahan
Ou les roses rouges de Shiraz chères à Saadi

Nous ne nous doutions guère
Que la peste noire allait fondre sur l’Iran
Bien plus noire que les BD les plus noires de Marjane Satrapi
Je pense à ce pauvre Hedayat
Qui détestait tellement les mollahs de son pays
« Nous avons un pays de chiotte
Et nous dedans comme Hussein à Kerbala »
Et qui s’est suicidé au gaz dans sa chambre parisienne
Et à Omar Khayam, son poète préféré
Qui avait déjà, 10 siècles plus tôt, fustigé ceux de son temps :
« O mufti, je suis plus ingénieux que toi »
« Et plus sobre, tout ivre que je suis »
« Tu bois le sang des hommes et moi celui de la vigne »
« Sois juste : qui de nous est le plus sanguinaire ? »
Et s’en était moqué de belle façon :
« On trouve des beautés, nous dit-on, dans le ciel »
« On y rencontre aussi du vin pur et du miel »
« En choisissant l’amante et le vin, pourquoi craindre »
« Puisque c’est justement notre but éternel ? »
Il est vrai que ce sacré Omar était un mécréant
Le quatrain suivant le prouve :
« Au sens propre et non par métaphore »
« Nous sommes des marionnettes dont le ciel tire les ficelles »
« Nous jouons quelque temps sur l’échiquier de l’existence »
« Et puis, nous retombons une à une dans la caisse du néant »

 

 


Johannesburg aussi est bâtie sur un haut plateau
Là aussi le soleil était dur et l’air était sec
La terre était jaune comme l’est la richesse du pays
Quand on prenait la route pour visiter nos branches
De Welkom et de Stilfontein
On ne voyait, à gauche et à droite, que des mines d’or
Il y avait des arbres pourtant
Qui fleurissaient d’une étrange couleur bleue
Des jacarandas (ou étaient-ce des paulownias
 Comme celui de la Place de Furstenberg ?)
Ils bordaient aussi l’avenue triomphale qui mène à Pretoria
L’ancienne capitale des Boers
Du nom de ce Pretorius qui, pris par les Zoulous,
A souffert le supplice du pal
Avec ses quarante compagnons

J’ai connu la Johannesburg de l’Apartheid
Johannesburg était blanche à 100%
Comme Soweto était noire
Et même dans le nord, en pleine réserve, au Krugerpark
Près des bungalows en bois, une cabine téléphonique portait cette pancarte :
« For Whites only »
Les éléphants du Parc, s’ils avaient pu lire, auraient éclaté de rire
Et lancé leurs barrissements jusqu’au ciel
A l’usine il fallait tout diviser en trois :
 Les ateliers, les réfectoires, les vestiaires, les toilettes
Pour bien séparer ce qui était blanc, ce qui était noir et ce qui était gris

Puis j’ai connu la fin de l’Apartheid
Et Johannesburg est devenue noire, à 100% à son tour
Et ce sont les Blancs qui sont partis habiter des ghettos
Des ghettos pour riches, bien fortifiés, et sécurisés
Certains ont quitté le pays
Et vendu leurs livres aux bouquinistes

Le malheur des uns fait le bonheur des autres
C’est ainsi que j’ai redécouvert Rider Haggard, l’ami de Kipling
Et visité les Mines du Roi Salomon avec Alan Quatermain
Frissonné devant « Celle qui doit être obéie »
Suivi la fille-gueunon et le jeune garçon ami des loups
Modèles de Mowgli et de Tarzan
Assisté aux guerres zouloues
Avec leurs rois maudits
Maudits par ce sorcier
 « Celui qui n’aurait jamais dû naître »
Shaka le sanguinaire, Dingane le vainqueur des Boers, et le dernier, Cetshwayo
Emmené nu et enchaîné sur les bateaux de Sa Majesté vers l’exil anglais
J’ai aussi admiré leur vie heureuse dans les kraals
Telle que l’a décrite le gentil et naïf Père Bryant
« The Zulus as they were before the white man came »

Et puis j’ai découvert la fille rebelle des missionnaires
Athée, socialiste, féministe et devenue grand écrivain
Défendant les Boers contre les Anglais et les Noirs contre les Boers
Ennemie jurée de Cecil Rhodes
Olive Schreiner
Qui dans « La Ferme africaine »
Se souvient de la petite fille assise le soir devant sa porte
Grignotant des amandes avec Socrate son singe assis à côté d’elle
Et se plaignant de ne recevoir que les coquilles vides
Devant eux la plaine du Karoo s’étend à perte de vue
Et la lune blanche illumine les buissons

J’ai aussi lu tous ces écrivains qui ont combattu l’apartheid
Alan Paton, Nadine Gordimer, André Brink
Ces écrivains blancs qui ont sauvé l’honneur des Blancs

Et puis j’ai découvert cet ancien militaire
Le Colonel Laurens van der Post
Tombé amoureux du petit peuple des Bushmen
Ces pauvres Bushmen refoulés depuis toujours
Par les Hottentots, les Xhosas, les Boers et les Anglais encore
Jusqu’à ce que le Désert du Kalahari leur serve de dernier refuge
Ces Bushmen que j’ai vu ridiculisés par la télé sud-africaine
Un journaliste ayant conduit une famille entière
Tous nus comme Adam et Eve au Paradis
Sur une plage du Cap, et se moquait de leur étonnement
Devant toute cette étendue d’eau
Laurens van der Post, lui, cherchait à retrouver leurs coutumes, leurs croyances
Leur poésie aussi comme ce chant de la pluie qu’entame la femme :
« Sous le Soleil la terre est sèche »
« Près du feu seule je pleure »
« Tout le jour la terre pleure »
« En appelant mon chasseur »
Et l’homme lui répond, invisible dans la nuit :
« Ecoute le vent, oh toi femme »
« L’heure vient, la pluie est proche »
« Ecoute ton cœur, ton chasseur est là »

 

 

 

Et puis il y a le Sud des Tropiques, le Sud de l’Equateur
Le Soleil et l’humidité, la chaleur moite
Je m’y sens bien comme le fœtus dans le ventre de sa mère
Les sens sont exacerbés, le corps est en attente, prêt à jouir
Jouir de la vie

C’est au Brésil que j’ai connu cette sensation pour la première fois
A Rio de Janeiro
C’était l’époque du Cinema Novo, de l’opposition, de la chanson nouvelle
Je me souviens de notre ami José
Couché dans son hamac, ses enfants grimpés sur lui
Avec son large sourire, son parler chaud, sa peau grêlée
(C’était son sang indien, disait-il)
Vera, mince et mignonne, allait consulter un psychiatre
Car elle avait raté ses examens !
Son père était juriste, un opposant, un homme du Nordeste
(Et qui avait pourtant un magnifique appartement
 Au beau milieu de Copacabana
Et une bibliothèque géante qui me rendait jaloux)
José, bien qu’ingénieur, travaillait avec Glauber Rocha
Le soir nous allions à la Casa Grande
Où chantait alors la toute jeune Maria Bethania
J’étais émerveillé devant toute cette beauté, la baie, les plages
Copacabana, Ipanema, Leblon, Barra de Tijuca
Là où la ville venait vivre et respirer
Communier avec le soleil, le sable et l’eau
Les joggers au petit matin,
Le fotebal, la musique, les cerfs-volants, les belles métisses
Et le soir le soleil se couchait derrière les Deux Frères
Et dans des nids de sable
Le cigare, la bouteille de cachas, le cierge : la macoumba
Et moi je rentrais la nuit à pied à l’hôtel Gloria
Et l’humidité était telle
Que l’on devinait à peine
Le halo lumineux en haut des grands mâts d’éclairage

Je me souviens aussi
De la descente en bateau de Rio à Santos
La découverte au matin du port cher à Cendrars
Et les grandes tours qui poussent de travers
La remontée vers Sao Paulo par la vieille route
(La splendide autoroute à 4 voies n’existait pas encore)
Et l’acheteur de Cosipa qui nous invite à déjeuner
Ma première feijoada !

Plus tard à Rio, à Samba y Sinha
Je connaîtrai la cuisine de Bahia
La vatapa de poissons, les camaraos,
La vigueur du piment, la douceur du coco
Rappelant la peau douce et parfumée
De la Gabriela (girofle et cannelle) de Jorge Amado
Entre les tables du restaurant
Marchaient des hommes et des femmes
Lentement, gravement
Et chantaient ces chants amples et tristes
Que devaient chanter leurs ancêtres esclaves
Courbés sous leur destin
Pleurant la terre qu’ils ne verront plus
Liés à jamais à leur maître et à son fouet
Et à l’étage du dessus c’était la boîte de nuit
Où ondulaient des mulâtresses superbes
Nues sous leurs collants couleur de chair

Je me souviens aussi du Festival de la canecao
Dans un grand stade de football
Les chanteurs tardent, la foule s’impatiente
Et soudain, tout en haut des tribunes,
Une école de samba lance ses rythmes, la batucada
Alors les spectateurs se lèvent
Un rang après l’autre, un côté après l’autre
Et la foule toute entière, et nous avec,
Les dix mille, vingt mille, cent vingt mille personnes sont debout
Et dansent la samba souveraine, la samba du Brésil !

Je suis revenu à Rio 20 ans plus tard
La crise était générale, le chômage, la misère, la violence aussi
On braquait les autobus en ville
Comme on braquait les diligences au Far-West
On kidnappait des enfants pour obtenir des rançons
Les habitants des quartiers payaient des policiers
Qui payaient des truands qui en tuaient d’autres
Pour leur assurer la sécurité
Et quand je sortais du Copacabana-Palace
Le portier me soufflait : « Be careful ! »
La joie de vivre semblait partie et mon âme était triste

Et puis peu à peu la moiteur tropicale faisait son effet
La baie de Rio était toujours aussi belle
Même avec la balafre du grand pont de Niteroï
Tout là-haut le Christ du Corcovado
Enlaçait toujours de ses bras la ville et ses habitants
Je voyais de nouveau des sourires sur les visages des passants
Et quelqu’un me glissait à l’oreille :
« Ce n’est pas grave puisque Dieu est brésilien »
Sur la plage d’Ipanema on jouait toujours au fotebal
Et les belles métisses qui traversaient la rue
Se faufilaient entre les voitures
Pieds nus et vêtues d’un simple string
Et je me disais en moi-même :
Les belles métisses du Brésil
Sont « le côté positif de la colonisation »

 

 

 


Dans les îles des Tropiques et de l’Equateur
Le bonheur est double :
Sur terre le Soleil, la moiteur, les couleurs, les parfums
Dans la mer les coraux, les poissons
Et la jouissance de l’eau, chaude et soyeuse,
Qui vous caresse la peau

C’est par les Caraïbes que nous avons commencé
Antigua, Guadeloupe, Martinique, Sainte Lucie
Saint Vincent, Canouan, Barbade, Grenade
Chacune de ces îles m’évoque images et sensations
Mais c’est surtout d’Hygie que je me souviens
Magnifique Ketch de 21 mètres, bois ancien, cuivre rutilant
Avec lequel nous sommes descendus jusqu’aux Grenadines
Découverte des Tobago Keys, encore peu fréquentées alors
Ilots de rêve, sable et palmiers, mer couleur émeraude
Des bancs de corail à perte de vue
Et sous l’eau des hordes de poissons de toutes les couleurs
Nous étions entrés dans les Keys toutes voiles dehors
Bob est allé tirer notre repas du soir
Et puis nous avons allumé un feu sur un îlot désert
Nous avons grillé nos poissons et sommes restés là
A nous chauffer et à rêver une partie de la nuit

Vingt-cinq ans plus tard : changement de décor
Nous sommes revenus aux Tobago Keys
Sur les îles étaient entassées des coquilles de lambis vides
Les transistors hurlaient, on vendait des tee-shirts,
Un peu plus loin balançait un paquebot venu de Miami
On débarquait les touristes par paquets de cinquante
Et on leur apportait sur la plage des plateaux-repas
Quant aux poissons ils avaient disparu
Fin d’un paradis

C’est au nord de Caracas que s’étendent Los Roques
Un désert d’eau parsemé de cinquante îles
A cause des hauts-fonds toute la mer semble verte
Un village de quinze familles, quelques pêcheurs de langoustes
Quelques rares voiliers (de plaisance comme on dit)
Le Cayo de Agua, deux îles du bout du monde
Reliées par une langue de sable
Que nous franchissions à pied
Pour découvrir les restes rouillées d’un ancien phare
Nous plongions dans des eaux inconnues
Seul un cormoran nous observait de loin
Mon ami Bob allait tirer les langoustes de leurs trous
Et puis nous allions les griller sur la plage
Nous étions les nouveaux Robinsons
(Mais comme rien n’est parfait en ce monde
Notre réserve de vin tirait à sa fin)

Et puis nous avons ancré notre catamaran
Face à une barre de récifs, limite de l’archipel
Au-delà de la barre c’était la pleine mer
Avec mon ami Bob nous allions explorer la barre
Légèrement anxieux, n’osant la franchir
Redoutant les courants, les éventuels prédateurs
Un énorme barracuda est passé comme une ombre entre Bob et moi
Le soir nous étions debout appuyés au bastingage
Nous étions seuls, nul être vivant à perte de vue
Comme au jour de la Création
Derrière nous les cinquante îles
A droite, à gauche, des hauts-fonds, des îlots de sable
Devant nous la barre de récifs était une ligne droite
Comme tracée à la règle par un grand architecte
A droite comme à gauche l’œil n’en pouvait voir la fin
Et devant la barre la mer sauvage et désolée
Mon cœur battait la chamade
Et j’éprouvais un grand frisson
Saisi par la beauté du monde

 

En Polynésie le requin est roi
Dans le lagon ils sont gentils,
Pointes noires, pointes blanches,
Et bien plus peureux que toi
Mais à Rangiroa, à la sortie de la passe de Tiputa
Couchés sur le ventre, la bouteille de plongée sur le dos
Dans la Grotte aux Requins, à 36 mètres de fond
On voit les choses différemment
A quelques mètres de vous ils tournent et retournent
Sarabande de monstres aux gueules voraces
Requins-tigres, requins-marteaux
Requins citrons, requins blancs
Et l’on est bien content de retourner au lagon
En se laissant aller au courant rentrant

A Tikehau nous avons logé chez les Tahitiens
Le dimanche ils nous emmenaient pique-niquer sur les motus
Le mari de la fille était américain
C’est lui qui était chargé de pourvoir au déjeuner
Alors quand il est parti avec son fusil sous-marin
Courageux, nous l’avons suivi, Annie et moi
Et nagé derrière lui, observant sa pêche
Jusqu’au moment où nous-mêmes furent suivis et observés
Par trois requins à la fois
De retour sur le motu la pêche fut divisée en deux
La moitié coupée en cubes avec oignons et citrons
Les déchets jetés aux requins
 Qui étaient maintenant au nombre de six
(Il faut que tout le monde mange, comme on dit au Liban)
L’autre moitié grillée sur un grand feu de bois
C’est ainsi que sur le motu de Tikehau
Nous avons dégusté et le cru et le cuit
Et trouvé que les Tropiques n’étaient pas si tristes que cela
Malgré ce qu’en dit Monsieur Lévi-Strauss

 

C’est dans l’Océan Indien que j’ai plongé pour la première fois
Aux Seychelles, à Desroches dans les Amirantes
Je n’oublierai jamais les premières sensations
Libéré de la pesanteur, on plane, on vole
On pense à Icare et à son rêve fou
Rêve impossible à réaliser dans l’air
Et que l’on réalise dans l’eau
On nage au-dessus d’un plateau, l’effleurant à peine
On bascule par-dessus bord, descend le long d’un tombant
On entre dans une grotte, effarouchant une raie
Ou un requin dormeur, heureusement herbivore
On passe sous un arc, on regarde partout
La murène sort sa tête et vous montre ses dents
Les antennes de la langouste dépassent de son trou
Et elle ne le sait pas
Deux petites pieuvres se tiennent par la main
Et vont se cacher plus loin
L’eau n’est plus ce milieu hostile à l’homme
Grâce aux bouteilles on peut prendre son temps
Les rayons du soleil filtrent jusqu’à nous
Et font briller les bulles qui s’échappent vers le haut
Et donnent des couleurs aux coraux, aux poissons et aux herbes

Plus tard avec Leo le Hollandais
J’irai traverser un tunnel de 30 mètres de long
On s’éclaire à la torche, on évite de remuer le sable du fond
Des raies nagent à notre rencontre et passent entre nous et la voûte
Avant d’atteindre la sortie nous éteignons nos torches
On est dans le noir, une vague lueur bleue devant nous
Qui grandit et grandit
Jusqu’à ce qu’on débouche dans un puits de lumière
Où passe un banc de mulets lisses et scintillants

Je me souviens aussi d’une plongée à Daros
L’île du Shah, toujours dans les Amirantes
Avec Leo et un autre plongeur
Une passe entre Daros et son île-sœur
Un site inexploré
Nous flottons au-dessus d’un champ de coraux noirs
Dans une grotte nous découvrons un mérou géant
Le plus gros mérou que j’ai jamais rencontré
(Pour parler comme le Reader’s Digest)
Nous l’observons tous les trois
La lippe retroussée, le regard curieux
Il nous observe aussi
Puis nous repartons à la queue leu leu
Leo se retourne et tend son bras :
Le mérou est derrière nous. Le mérou nous suit
Un peu plus loin un Napoléon vient à notre rencontre
Lippu et bossu lui aussi
Dans sa superbe livrée verte et bleue
Et fait demi-tour et nous suit aussi
Et pendant tout ce temps
Trois poissons-anges, encore vêtus de leurs pyjamas
Rayés jaune et noir
Passent entre nous, frôlant nos jambes
Et ne nous quittent plus
Même pendant que nous faisons notre palier
A seulement trois mètres de la surface de l’eau
Mais les bouteilles sont vides
Et le bateau nous attend
Il faut quitter les amis
Que l’on s’est fait dans l’autre monde

C’est l’île Denis dans les Seychelles qui est le dernier paradis
Ile corallienne isolée au nord de l’archipel
Plantée de filaos et de cocotiers
Vingt bungalows seulement, bien confortables
Style colonial, moustiquaire et ventilateur
Mais c’est surtout la mer qui est merveilleuse
Chaude, transparente, profonde, turquoise
Comme une piscine de luxe aux dimensions infinies

En l’an 2000 un crabe avait attaqué mes intestins
Après l’opération mon corps a fait la grève
Bloqué pendant vingt-cinq jours dans ma chambre d’hôpital
Au CHU de Hautepierre
Je contemplai de ma fenêtre les jolis tramways au design italien
Que Madame Trautman avait offert aux Strasbourgeois
Je pensais aux joyeux lurons du quartier
Qui illuminaient tous les ans les Noëls alsaciens
En allant mettre un feu de joie à la voiture de leurs voisins
Alors chaque jour mon esprit partait à l’île Denis
Je plongeais mon corps dans l’eau chaude et bienfaisante
Mes yeux s’enivraient de ses couleurs
Je sentais le goût du sel sur mes lèvres
J’allais faire du snorkeling au-dessus des bancs de coraux
Je suivais une drôle de raie, brune à points blancs
J’admirais les couleurs bigarrées des perroquets
Et j’entendais leurs coups de bec contre le corail
Et je voyais derrière moi un petit requin de récif qui me suivait à la trace
Voilà la drogue qui m’a permis de tenir et de garder l’espoir
Mille fois plus puissante que la morphine des premiers jours

Et puis dix mois plus tard nous sommes revenus à Denis
Pour de vrai cette fois-ci
La caresse de l’eau était toujours aussi délicieuse
Les couleurs des poissons de corail plus chatoyantes que jamais
Le cuisinier préparait toujours son bourgeois grillé
Parfumé à l’ail, au citron et au gingembre
Accompagné d’une salade de chouchoute (sorte de papaye verte)
Les tourterelles poussaient toujours leurs roucoulements
Dans le silence de la sieste

A l’autre bout de l’île
Quelques Seychellois continuaient à exploiter le copra
Et élever leurs poulets et leurs gros cochons noirs
Et le soir à six heures précises
(Le temps est immuable à l’Equateur)
Nous allions nous installer, comme avant, sur la plage
Pour assister à la chute du soleil dans la mer
(La descente est verticale à l’Equateur)
Car chaque soir le spectacle est différent
(Tout dépend des nuages qui s’amoncellent à l’horizon
Leur nombre, leur masse, leur forme aussi)
Près du soleil couchant domine le rouge, l'orange, le jaune
Ailleurs le ciel est pastel, rose ou bleu
Quant à la mer elle passe du gris à l’indigo
Et de temps en temps on voit le rayon vert !
Les mouettes elles-mêmes sont sensibles au spectacle
Tous les soirs elles déambulent sur le sable
Se poussant du coude, jacassant, dos au vent
Et quand le soleil est couché
Tout le monde s’en va
Les mouettes je ne sais où
Nous on va au bar, prendre le punch ou le pastis, et puis dîner
Et puis rentrer nous coucher, lire un peu, s’occuper de nous
Car il n’y a ni télé ni internet à l’île Denis
Puisque – je vous l’ai dit – c’est le paradis !

 

 

Nostalgie du Nord 


Le N de Nord est fait de lignes droites et lisses
Et d’angles aigus, agressifs
Le Nord est un homme
Le Nord est raison, logique, action, efficacité
Comment le Nord peut-il faire rêver ?
C’est par la Neige qui scintille sous le soleil
C’est par la Nuit polaire, la Nuit Noire de l’hiver
Par les espaces infinis
La Nature sauvage
Le mystère. Et le danger mortel

Kenneth White a parcouru sa Route bleue
En quête du Labrador
Parce qu’enfant, à onze ans
Il avait aimé un livre
« Et les images qu’il contenait
Indiens, Esquimaux, loups blancs hurlant à la lune »
Et moi aussi, enfant, j’ai couru le Wild
Le Wild de Mister James Oliver Curwood
Américain amoureux d’une Québecquoise
J’ai frémi à l’histoire de Kazan et de sa louve grise
Avec Bari, le chien-loup, leur fils
J’ai défendu la jolie Indienne des méchants
J’ai pêché dans la rivière avec le roi Grizzly
Et j’ai couru l’aventure avec les Chasseurs d’or
Et avec les Chasseurs de loups
Jack London aussi m’a donné la passion du Nord
Avec un chien encore, merveilleux Croc-Blanc,
Et avec Belliou-la-Fumée et ses facéties
Et puis j’ai vécu ce drame
De l’homme qui a usé sa dernière allumette
Et qui est mort de froid
Parce qu’il ne savait pas « faire un feu »
Je ne m’en rends compte que maintenant :
Enfant, j’étais fasciné par le grand Nord !

Et pourtant je n’ai jamais été au-delà de la ville de Québec
Même si j’ai vu Québec sous des mètres de neige
Et les ingénieurs français gelés malgré leurs manteaux de fourrure
Préparer SIDBEC, la sidérurgie du Québec

C’est comme enfant aussi que j’ai parcouru les steppes russes
Avec Michaël Strogoff, le courrier du Tsar
Et avec la Comtesse, celle qui était née Rostopchine,
Et qu’avec son Général Dourakine,
Bien au chaud dans coussins et couvertures
J’ai volé sur la neige dans sa troïka
Plus tard c’est Tourgueniev qui m’a fait aimer ses forêts
Et puis ce prisonnier allemand de la première guerre
Theodor Kröger
Qui a tellement aimé la Sibérie
Qu’il ne l’a plus jamais quittée
Et c’est sous sa plume lyrique que j’ai découvert
Le réveil du printemps dans la Taïga
Et pourtant - j’ai honte à le dire –
Je n’ai jamais mis les pieds en Russie

Et je n’ai jamais pris le Transsibérien
Et pourtant je connais chaque vers du poème de Blaise
« En ce temps-là j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans
Et je ne me souvenais plus de mon enfance
J’étais à 16 000 lieues de ma naissance
J’étais à Moscou
Dans la ville de mille et trois clochers
Et des sept gares… »
Et la petite Jehanne de France qui demande :
« Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre ? »
Cendrars aimait les trains à la folie
Il a aidé Abel Gance à produire la Roue
Et sans lui il n’y aurait jamais eu Pacific 231
« J’ai vu les trains silencieux, les trains noirs
Qui passaient comme des fantômes
Et mon œil, comme le fanal d’arrière, court encore derrière… »
« J’ai vu des trains de 60 locomotives
Qui s’enfuyaient à toute vapeur
Pourchassés par des bandes de corbeaux… »
Cendrars entend « les rythmes du train
Le bruit des portes, des voix,
Des essieux grinçant sur les rails congelés
Et le sifflement de la vapeur
Et le bruit éternel des roues en folie
Dans les ornières du ciel… »

Et voici que de l’autre côté de l’Atlantique
Il y a ce vieux Walt Whitman
Qui lui aussi a la passion des trains
Les trains d’hiver, qui traversent la neige et le vent
« To a locomotive in Winter
Thee in the driving storm even as now
The snow, the winter-day declining… »
Whitman adore la beauté des locomotives
« Fierce-throated beauty
The black cylindric body, golden brass and silvery steel »
La vapeur qui s’en échappe comme une bête qui respire
« Thy ponderous side-bars, parallel and connecting rods
Gyrating, shuttling at the sides
Thy metrical, now swelling pant and roar,
Now tapering in the distance… »
Les trains de Walt courent à travers la prairie
Les rochers des montagnes
Renvoient l’écho
De leurs sifflements stridents
Et leur fanal rouge disparaît dans la nuit
« By night thy silent signal lamps to swing
By day thy warning ringing bell to sound its notes
Thy madly-whistling laughter, echoing,
Rumbling like an earthquake, rousing all
Thy trills of shrieks by rocks and hills return’d
Launch’d o’er the prairies wide, across the lakes
To the free skies unpent and glad and strong »
Les trains de Walt prennent la route du Nord
Vont on ne sait où, sont les trains de la liberté

Et comme le monde est un
Et que tous les ingénieurs construisent les mêmes trains
Et que tous les poètes ont les mêmes visions
Voici que de l’autre côté du Pacifique
Les haïkus les chantent aussi
« The wild geese take flight »
« Low along the railroad tracks »
« In the moonlit night »

« Following the train »
« The long black smoke is crawling
« O’er the withered plain »

Kenneth White aime les haïkus
Moi aussi
Kenneth White admire le moine Bashô
Et moi aussi
Et moi aussi j’aurais aimé voir le Japon profond
Pousser encore plus au Nord
Jusqu’à l’île de Hokkaïdo
En hiver sous la neige
Admirer ces chiens de traîneau japonais
Qui, abandonnés par leurs maîtres en Antarctique,
Ont réussi à survivre seuls
Pendant deux hivers entiers
Avant qu’on ne les retrouve et ramène au pays
Rendre visite à ces Japonais barbus
Les anciens Aïnous
Je sais tout sur les Aïnous
Ils occupaient l’archipel avant que les Japonais arrivent
Et comme les Peaux-Rouges d’Amérique
Ils ont été repoussés, humiliés, décimés
Leurs terres confisquées et colonisées
Aujourd’hui ils ne sont plus que quinze mille à peine
Et vivent dans des réserves
Et font de l’artisanat
Et amusent les touristes

Et pourtant je n’ai jamais été plus au nord que Tokyo
Kenneth White, lui, a suivi le chemin de Bashô
Ce vieil ermite bouddhiste du 17ème siècle
A l’esprit libre et serein et primesautier
Celui qui a pratiqué
« La voie de l’air et de l’eau qui coule »
Et qui vivait à Yedo dans une cabane
Entourée de bananiers
(Bananier se dit bashô en japonais)
Dont les feuilles fragiles et brisées par le vent
Rappelaient tous les jours au moine joyeux
Combien évanescent est notre monde d’ici-bas
Mais comme le montre mon maître Kenneth White
Bashô a quitté son bananier
Est parti vers le Nord en pèlerinage
Se purifier dans l’air froid des montagnes
Dans la neige et dans le vent
Et nous laisser des haïkus clairs et transparents
Comme celui-ci :
« Soleil d’hiver »
« Sur un cheval »
« Une silhouette gelée »

Ma Nostalgie du Nord est bien littéraire
Je n’ai jamais accompli mes rêves d’enfant
Je n’ai pas fait les voyages de Kenneth White
Lui est écossais, c’est un vrai homme du Nord
Moi je me sens plutôt homme du Sud
(D’ailleurs ne suis-je pas du Sud de l’Alsace?)

Nostalgie du Nord
Nostalgie du Sud
L’important, au fond, c’est la Nostalgie
L’important c’est le désir. L’important c’est le rêve
Et même si le rêve se brise quelquefois
Il restera toujours
La douce Mélancolie

 

 

 

 


Jean-Claude Trutt
Cannes/Luxembourg – Janvier 2006