14/01/2010

Ukiyo-e et waka

Article paru dans le numéro 9 (février 2010) de la Revue du Tanka francophone

Au début de l’année 2009 la Bibliothèque Nationale de France de la rue de Richelieu avait organisé une grande exposition de ses estampes japonaises. Cette exposition intitulée : Ukiyo-e, images d’un monde éphémère. Estampes japonaises des XVIIIème et XIXème siècles, a été organisée à Barcelone du 16 juin au 14 septembre 2008 et à Paris du 17 novembre 2008 au 15 février 2009. J’ai eu la chance de pouvoir encore la visiter juste avant qu’elle ne se termine (Voir le catalogue de l’exposition : Estampes japonaises – Images d’un monde éphémère, sous la direction de Gisèle Lambert et Jocelyn Bouquillard, édit. Bibliothèque Nationale de France, 1008.).
C’est un des ensembles les plus importants d’Europe : 6000 pièces, écrivait Le Monde en présentant l’exposition ! Voire. Leiden en possède 7000. Et Boston, hors concours, 50000 ! Quand on connaît l’intérêt que cet art avait suscité en France à la fin du XIXème siècle et le nombre incroyable de collectionneurs que nous avions alors dans notre pays, je trouve que nos musées ont raté beaucoup d’occasions. C’est ainsi que le Musée National de Tokyo a obtenu par l’intermédiaire d’un collectionneur japonais et d’un marchand d’art londonien la collection du bijoutier français Henri Vever qui, à lui seul, en possédait 7500 !
Quoi qu’il en soit la Bibliothèque en a sélectionné 150 pour son exposition. Et elles sont vraiment bien choisies car la grande majorité de ces estampes ne sont guère connues. On n’échappe pas, bien sûr, à toute une salle de shungas. Rien d’extraordinaire. Toujours ces mêmes sexes monstrueux. Ils étaient déjà bien fanfarons, à l’époque, ces Japonais. A côté de cela bien des surprises heureuses. D’admirables Sharaku. Incroyablement expressifs. Mais le mystère reste entier, semble-t-il, concernant ce peintre du kabuki, apparu soudainement dans toute la force de son génie et qui disparaît moins d’une année plus tard. Et dont on ne sait toujours rien. J’y ai retrouvé aussi avec plaisir des estampes d’animaux d’Utamaro, coqs, grenouilles, des coquillages aussi, estampes que j’avais déjà admirées quand j’avais étudié l’art japonais dans un chapitre de mon Voyage autour de ma Bibliothèque (Voir tome 3, notes 10 : L’art japonais et l’Europe.). Très beaux paysages aussi d’Hiroshige, paysages rares de neige. Et une autre estampe qui m’a frappé : des barques que des pêcheurs font avancer avec de longues perches entre des îles où le vent courbe les hautes herbes. Et puis surtout, surtout, les jeunes filles de Harunobu. Mon Dieu, quelle grâce exquise ! Dans l’une de ces estampes une jeune fille en chute libre, suspendue à un parasol qui freine sa descente, une jambe toute mince recroquevillée vers le haut, le pied tendu vers l’avant, sous elle le sommet d’un cerisier en fleurs. Va-t-il amortir sa chute ? Une autre : une jeune fille avec son parapluie, secouée par le vent et la pluie, elle a perdu l’une de ses socques en bois, son pied tendu vers l’arrière cherche à la récupérer. Une autre estampe encore : deux jeunes filles sur une plage, elles s’amusent avec un crabe qui cherche à pincer le pied de l’une d’elles. Ou est-ce une estampe d’Utamaro ? Non, je ne crois pas. C’est bien de Harunobu qu’il s’agit. J’en avais déjà fait la remarque dans ma note sur l’art japonais : « les personnages de Harunobu sont romantiques et raffinés… Des amoureux de Peynet… Toutes ces filles ont des minois mignons… ». Si Utamaro est le peintre de la femme, Harunobu est celui des jeunes filles. Utamaro est sensuel, Harunobu sensible et poète.
Plusieurs des estampes exposées comportaient des wakas (poèmes). Alors, comme je suis un fidèle visiteur du forum haïku – tanka – renga, coopérant même de temps en temps à la Revue du tanka francophone, je me suis amusé à les recopier, me demandant si ces wakas pouvaient être considérés comme des tankas. En effet, ils avaient tous, dans leur version japonaise, la forme classique des 5 – 7 – 5 et 7 – 7 syllabes.
Le premier était un waka humoristique. L’estampe était d’Utamaro et intitulée Takashima Ohisa. Il s’agissait d’une jeune beauté célèbre de l’époque qu’Utamaro a dû représenter maintes fois, hôtesse de la maison de thé de ses parents où elle offrait ses charmes (ou les vendait : si quelqu’un est encore assez naïf pour croire que les geishas ne couchent pas…). Et voici le waka :
Le charme et le thé débordent
Et ne refroidissent jamais
Faites que je ne m’éveille pas
De ce rêve heureux de la nouvelle année
A Takashimaya

Ce poème est un exemple typique de ces poèmes humoristiques que l’on a appelés kyôkas, littéralement vers fous, explique Gisèle Lambert qui est Conservateur en chef honoraire du Département des Estampes de la Bibliothèque. Ils illustraient les estampes parodiques, très prisées, où tout était parodie, les courtisanes pouvant très bien être comparées aux six poètes immortels de l’époque Heian. Alors pourquoi ne pas parodier aussi les wakas ?
Le deuxième waka que j’ai noté était tiré du Roman de Genji. L’estampe était d’Isoda Koryûsai, un artiste pas très connu, qui était peut-être élève de Harunobu, en a en tout cas continué l’œuvre, même si ses représentations de bijin (jolies femmes) sont plus réalistes que celles de son prédécesseur. Sa période active s’étend de 1765 à 1780-90. L’estampe en question, intitulée Belle du soir, représente Genji déguisé en vendeur d’éventails (les déguisements de ce prince coureur de jupons - ou plutôt de kimonos - me semblent toujours un peu ridicules), reluquant une belle en tenue négligée à demi cachée derrière un treillis sur lequel grimpe une plante appelée justement Belle-du-soir. Et voici ce waka, extrait, dit le commentaire de Gisèle Lambert, du chapitre IV intitulé Yûgao (Belle-du-soir) :
Si vous venez plus près
Pour sûr la reconnaîtrez
Celle que dans l’ombre
Du soir avez entrevue
Fleur de la Belle-du-soir

J’ai essayé de retrouver ce poème dans le Roman de Genji mais je ne dispose dans ma bibliothèque que de la traduction anglaise de Seidensticker (Voir Murasaki Shikibu : The Tale of Genji, traduction et introduction par Edward G. Seidensticker, édit. Alfred Knopf, New-York, 1990.). Je sais que l’histoire de Belle-du-soir est une histoire triste. La figure entrevue par Genji devient sa maîtresse et meurt entre ses bras. Mais je n’ai pas retrouvé le poème sous la forme indiquée ci-dessus. Dans la traduction Seidensticker le chapitre est intitulé Evening Faces. Genji, intrigué par les fleurs (ou plutôt par celle qui se cache derrière elles) demande leur nom. Un serviteur va les cueillir, lui apprend que ces fleurs blanches s’appellent evening faces (visages du soir), une petite fille sort d’une porte latérale et lui remet un éventail blanc sur lequel est inscrit ce poème :
I think I need not ask whose face it is,
So bright, this evening face, in the shining dew.

Pour les malheureux qui ne connaissent pas encore Genji je précise que ce prince est connu comme le shining, le bright, le brillant ! Alors, comme c’est l’usage à la cour des Heian, Genji renvoie un autre poème, celui-ci :
Come a bit nearer, please. Then might you know
Whose was the evening face so dim in the twilight.

Et voilà l’explication du waka de l’estampe et du déguisement de Genji en vendeur d’éventails.
Le troisième waka que j’ai noté se trouvait sur une estampe de Masanobu. Avec cet artiste on en est encore aux débuts de l’Ukiyo-é. Estampes en noir coloriées à la main ou premières estampes en deux ou trois couleurs. L’estampe en question, intitulée Marchande de fleurs costumée, est en rose et vert et représente une femme portant une palanche avec deux seaux, l’un rempli d’iris et de pivoines, l’autre de chrysanthèmes. Les premières sont fleurs de printemps, les secondes fleurs d’hiver. C’est ce qui a probablement suscité chez l’artiste la pensée du temps qui passe, dit Gisèle Lambert. D’où ce beau et triste waka qui a déjà tout d’un tanka, qui est, dit-elle, de la poétesse Ono no Komachi (du Xème siècle) et qui introduit un nouvel élément, pourtant absent de l’estampe, la pluie, pluie douce et continue qui engendre l’ennui de l’attente et qui flétrit les fleurs :
La couleur des fleurs
A fini par s’altérer
Sous les longues pluies
Cependant qu’au fil du temps
Vainement je me morfonds
.
En feuilletant le catalogue de l’exposition j’ai d’ailleurs découvert une autre estampe de Masanobu qui m’avait échappé : un jeune samouraï à cheval arrêté sous une feuille de cerisier en fleurs est reluqué en cachette par deux jeunes femmes derrière une fenêtre. Et le poème qui l’illustre a la forme d’un haiku :
Troublé par le zéphir de l’amour
Les pétales des fleurs de cerisier tombent
Près de la fenêtre où l’on guette
Harunobu a lui aussi illustré certaines de ses estampes de wakas. L’exposition présentait une de ces estampes où l’artiste joue, comme il le fait souvent, avec le noir de la nuit et la lanterne qui fait briller les fleurs du prunier. Cette fleur de prunier qui sert aussi à parfumer les manches des kimonos des belles. Or, dans l’estampe, un jeune homme saisit la manche d’une jeune fille qui l’attend. D’où ce waka :
Sous un clair de lune
Qui ne permet pas de voir
Si tout se brouille dans la nuit
La manche dégage distinctement
Une senteur de prunier

Pas terrible la traduction. Gisèle Lambert rapproche ce poème (qui serait donc une parodie) d’un waka bien plus beau, extrait du grand Recueil de poèmes anciens et modernes (Printemps) qui date de 905. Dans ce poème la relation prunier-dame est inversée : c’est le prunier qui s’imprègne du parfum de la dame (c’est bien plus original, mais un peu précieux, non ?) :
Plus encore que leur couleur
Ce fut leur parfum qui m’émut
De qui sont ces manches
Qui ont effleuré
Le prunier de ma demeure ?
Une autre estampe de Harunobu se réfère à une histoire tirée des Contes d’Ise. Un couple se promène au milieu d’un champ d’iris (fleur originaire du Japon comme l’on sait et que le Dr. Kaempfer, médecin de la colonie hollandaise de Derima, rapporta en Europe). Le couple s’arrête, l’homme renoue les lacets de sa sandale. Et tout à coup ils se souviennent (c’est du moins ce que l’on suppose) de cet ancien conte, de ses héros tristes, voyageurs fatigués qui explorent des terres nouvelles, regrettant leur longue absence, puis voyant dans les marécages des iris qui « fleurissaient splendidement », décident de composer un waka (c’est encore Gisèle Lambert qui le raconte)  dont les 5 syllabes du mot iris (kakibutsata) formeraient les premières syllabes de chaque vers (comme notre acrostiche). Et voici ce waka :
Comme un beau vêtement
Auquel on s’est attaché en le portant
J’ai une femme
Dans ce voyage qui m’a amené si loin
Je pense à elle avec regrets.

Alors, rentré chez moi, j’ai essayé d’en savoir un peu plus sur ces wakas qui ornent les ukiyo-e. Orner est d’ailleurs le mot qui convient puisque les Japonais avaient adopté les caractères chinois dont la nature picturale n’est plus à démontrer. J’ai longuement évoqué les idées de Fenollosa à ce sujet (Voir : The Chinese written character as a medium for poetry, by Ernest Fenollosa, edited by Ezra Pound, édit. Stanley Nott, Londres, 1936.), ainsi que celles du poète Ezra Pound, dans le chapitre Caractères chinois dans mon Voyage (Voir tome 4, notes 16 : Les caractères chinois). L’image est à l’origine directe d’un grand nombre de ces caractères. Elle accompagne le texte poétique comme la musique accompagne un chant. Elle donne une dynamique cachée au poème. Le nombre de caractères est innombrable (13500 dans le grand dictionnaire Ricci), d’où leur richesse par rapport à nos pauvres 25 caractères alphabétiques latins. Et ils se prêtent magnifiquement à la calligraphie.
Mais il y aurait aussi beaucoup à dire sur les liens étroits entre ukiyo-e et poésie ou simplement littérature. Le lien avec la littérature est ancien puisque pratiquement tous les artistes de l’estampe ont aussi illustré des livres. Beaucoup étaient des romans populaires, érotiques même, mais cela ne change rien. Déjà dans les monographies qu’Edmond de Goncourt avait consacrées à Utamaro et Hokusai (Voir Hokousaï par Edmond de Goncourt, édit. G. Charpentier et E. Fasquelle, 1896 et Outamaro, le peintre des maisons vertes, par Edmond de Goncourt, édit. G. Charpentier et E. Fasquelle, 1891), j’avais été surpris par le nombre de livres illustrés qu’il y cite (aujourd’hui on sait que le gros de la documentation lui avait été fourni par le Japonais Hayashi). Plus tard j’ai découvert les deux gros livres que le grand spécialiste anglais et conseiller de Sotheby’s, Jack Hiller, a publiés sur l’illustration des livres japonais (Voir Jack Hiller : The Art of the Japanese Book, en deux volumes, édit. Sotheby’s Publications, Londres, 1987). Quand on les parcourt on ne peut que regretter que cet aspect de l’art japonais ne soit pas plus connu.
Le lien de l’ukiyo-e avec la littérature se manifeste également par les thèmes. Les artistes ont d’abord illustré les sujets historiques, mythologiques et légendaires (ce qui n’a rien d’étonnant : les peintres occidentaux de l’époque classique ont fait de même), avant de s’intéresser aux femmes avec Kiyonoga et Utamaro et aux paysages avec Hokusai et Hiroshige. Mais ce qui est particulier à l’art japonais c’est qu’ils ont tout de suite cherché également leurs thèmes dans la littérature. On ne compte pas le nombre d’estampes qui se réfèrent au Roman de Genji. Kuniyoshi a représenté l’ensemble des 108 héros du grand roman chinois Au bord de l’eau, appelé Suikoden en japonais (Shui-hu-zhuan en chinois) et traduit magnifiquement en français par Jacques Dars du CNRS (Voir Shi Nai-An et Luo Guan-Zhong: Au bord de l’eau, avant-propos par Etiemble, traduction et notes par Jacques Dars, édit. Gallimard-La Pléiade, 1978). D’ailleurs les scènes historiques comme les légendes ne sont-elles pas elles-mêmes tirées de récits écrits, célèbres, comme les Dits des Heiké, de Hôgen et de Heiji (Voir Le Cycle des Taïra et des Minamoto, traduction René Sieffert, édit. Publications orientalistes de France, 1978) ?
Mais faut-il passer par la littérature en général pour chercher un lien entre poésie et ukiyo-e ? Non, car ce lien est évident. Les deux expressions artistiques, poème de forme courte (essentiellement haiku et tanka) et ukiyo-e sont d’abord des formes d’art typiquement japonaises, hautement originales, et, ensuite, elles sont toutes les deux basées sur l’impression d’un instant. Les lecteurs de la Revue qui fréquentent également le forum haiku-renga-tanka savent bien que ce qui caractérise d’abord le haiku c’est que c’est un instantané, avant même d’être paré des trois qualités essentielles selon Bashô, dixit Sieffert : patine, légèreté et cocasse. (Voir l’introduction de René Sieffert à sa traduction du Manteau de Singe de Bashô : Bashô : Le Manteau de pluie du Singe, édit. Publications orientalistes de France, 1986). Quant au tanka, si le sentiment y est plus présent, celui-ci est presque toujours déclenché par une impression, souvent fugitive. Or c’est aussi le cas de l’ukiyo-e. La notation d’un instantané. C’est chez Harunobu que cela est le plus évident (on aura peut-être remarqué que c’est mon artiste préféré). Voyons toutes ces jeunes filles, avais-je noté dans ma note sur l’Art japonais, « celles prises dans une rafale de vent d’automne, celles qui cassent des branches de prunier, celles qui chassent les lucioles, celle qui monte et descend les marches d’un temple, celle qui cherche à protéger sa lanterne un soir de pluie et la petite fille qui éclaire la nuit, avec sa chandelle, le prunier en fleurs ». Sans compter celles que l’on a vues dans cette exposition parisienne et dont j’ai parlé au début de cette note. Mais c’est aussi le cas des belles d’Utamaro, des acteurs dans leurs poses de Kabuki de Sharaku, des voyageurs qui luttent contre le vent et la pluie de Hokusai et de Hiroshige. L’ukiyo-e c’est un arrêt sur images d’un mouvement, d’un geste, d’un instant souvent cocasse.
Après ces remarques préliminaires qui ne sont après tout que celles d’un dilettante j’ai cherché à savoir ce qu’en disaient les vrais connaisseurs, les conservateurs de musées et les historiens de l’art. Première déception : l’ouvrage de base moderne qui, dans la deuxième partie du XXème siècle, a présenté pour la première fois une vue d’ensemble de l’art des estampes polychromes japonaises, Ukiyo-e, 250 ans d’estampes japonaises, édité pour la première fois en 1979, traduit dans toutes les langues et qui reproduit, d’une manière superbe, plus de 200 estampes, ne dit mot des wakas qui ornent un grand nombre d’entre elles et n’en traduit aucun (Voir Roni Heuer, Herbert Libertson et Susugu Yoshida : Ukiyo-e, 250 ans d’estampes japonaises, édit. Flammarion, 1985. La première édition est de 1979 (Mondadori). Heuer et Libertson sont des galeristes new-yorkais spécialisés en ukiyo-e et Susugu Yoshida est historien de l’art). Rien non plus dans les ouvrages plus anciens qui découvraient cet art étrange à la fin du XIXème et au début du XXème, dont l’un des plus complets était celui de Woldemar von Seidlitz, grand initiateur de l’art japonais en Allemagne (Voir W. von Seidlitz : A History of Japanese Colour-Prints, édit. William Heinemann, Londres, 1910. L’ouvrage a d’abord paru en allemand en 1897. Woldemar von Seidlitz était Directeur général des Musées de Saxe).
Par contre on trouve plus fréquemment des traductions des wakas des estampes dans les monographies d’artistes. Ainsi je retrouve dans une monographie de Masanobu (Voir Robert Vergez : Early Okuoy-e Masters : Okumura Masanobu, édit. Kodansha International Ltd., Tokyo/New-York/San Francisco, 1983. Robert Vergez, spécialiste d’ukiyo-e, est aussi le traducteur du Manyôshu), l’estampe des Deux Ménestrels (voyageurs), que j’ai reproduite dans ma note sur l’Art japonais, et la traduction de son poème :
De retour à Ise
Où fleurissent les cerisiers
Le Mont du Bonheur

Un autre plus cocasse illustre cette estampe où une belle sortant de son bain referme les plis de son peignoir, un coq la regarde par en dessous et une poule boude à côté de lui :
Vite, je me couvre
Car la poule est jalouse
Du coq qui rêve
La forme des wakas de Masanobu est presque toujours celle du haiku, semble-t-il, comme celle du poème qui accompagne ces Prêtres Mendiants joueurs de flûte :
Ils jouent la flûte
Ensemble, avec le souffle de l’amour
Première affaire ?
Passons à Utamaro. L’exposition organisée en 1985 par le British Museum et le Musée de la ville japonaise de Chiba est probablement la plus importante jamais réalisée autour de cet artiste. Et le catalogue de l’exposition est impressionnant : pas loin de 500 œuvres (Voir Shûgo Asano et Thimothy Clark : The Passionate Art of Kitigawa Utamaro, en deux volumes, édit. British Museum Press, 1985. L’exposition s’est tenue à Londres d’août à octobre et à Chiba de novembre à décembre 1985. Clark dirige le Département d’Antiquités japonaises au British Museum, Shûgo Asano le Musée d’Art de Chiba). Les poèmes sont presque tous traduits. Mais on constate que la plupart de ces wakas sont des parodies (des kyokas) sans grand intérêt, jouant souvent sur le nom de la courtisane qui est représentée. Ou sur les anciens poètes ou les fameuses Six Rivières de Cristal auxquelles on compare les courtisanes. Alors de temps en temps il y a un éclair dans ces poèmes (à propos d’une courtisane, Wakakutsa de Wakamatsuya, comparée à la Rivière de Cristal du Pluvier) :
Les pluviers dansent
Couvrant d’un ouvrage d’aiguilles
Le fleuve de diamant
Et le scintillement du gel
Brille comme un filament d’or
Une autre série d’estampes compare les occupations des beautés du jour à sept épisodes légendaires de la poétesse Ono no Komachi. Ainsi une estampe montre deux femmes, prenant le frais le soir, assises le soir sur un banc de bambou, et un bébé qui tente de leur échapper en rampant, et le poème rappelle la légende originale (Le Temple de la Barrière Komachi) :
Dans ma solitude
Je suis comme l’herbe du fleuve
Mes racines tirées
Par le courant qui m’invite
Je me laisse emporter au loin
Certains auteurs de kyokas connaissent aussi bien la poésie chinoise que la japonaise. Comme pour ce diptyque intitulé Plaisirs des 4 Saisons et où l’une des belles prêtes à monter sur une barque de la Sumida porte un éventail avec deux kyokas. L’un d’eux, dit le commentateur, parodie un poète chinois de l’époque Song, Su Shi :
Une seule heure
D’un soir de printemps
Vaut fortune, dit-on
Mais moi je les échangerais bien
Pour mille pièces d’or
Ces fleurs ou mes piécettes.

Or il se trouve que je l’ai, ce poème Song qu’on parodie, dans une très belle traduction de George Soulié de Morant, intitulée Nuit de Printemps (Soulié désigne le poète par le nom de Sou Che) (Voir George Soulié de Morant : Florilège des Poèmes Song, 960 – 1277 après J.-C., édit. Plon-Nourrit et Cie, 1923. Soulié de Morant est le grand promoteur en France de l’acuponcture. Et c’est dommage car c’est aussi un grand sinologue et un excellent connaisseur des cultures japonaises et coréennes. Il mériterait d’être mieux connu):
Les moindres instants d’une nuit de printemps valent plus de mille pièces d’or
Les fleurs ont un parfum si pur ! La lune projette des ombres si noires !
Sur le haut pavillon, les chants et les flûtes ont des sons si légers, si légers…
Et, dans le jardin, l’escarpolette retombe dans une nuit si profonde, si profonde…
Mais les plus beaux wakas on les trouve plutôt sur les surimonos qui sont en principe des petites estampes carrées ou rectangulaires que l’on donnait en cadeau (faireparts, cartes de vœux). Utamaro en a fait, de grandes dimensions, comme celle des Piliers du Pont d’Eitai sur la Sumida qui mesure 40 cm sur 60. Sur chacun des 4 piliers sont calligraphiés deux poèmes de 31 syllabes (forme du tanka). Voici le meilleur des huit (du poète Mongen Mendô) :
Printemps s’est glissé
Dans le village affairé
Avant la fin de l’an
Comme un serpent dans l’herbe
Que personne ne remarque
 
C’était une carte de Nouvel An pour 1785 (année du Serpent bien sûr).
On trouve moins de wakas chez les artistes plus tardifs. Aucune chez Sharaku, le contemporain d’Utamaro et peintre du kabuki. Quelques-uns chez Kuniyoshi (mort en 1861) traduits dans le catalogue de l’exposition qui lui avait été consacrée en 1998 (Voir Robert Schaap : Heroes and Ghosts, Japanese Prints by Kuniyoshi (1797 – 1861), édit. Hotei Publishing, Leiden, 1998. L’exposition s’est tenue dans la première moitié de 1998 d’abord au Musée Van Gogh à Amsterdam puis au Musée d’Art de Philadelphie. Robert Schaap est historien d’art spécialisé en ukiyo-e). Dans une estampe créée à la mémoire d’un acteur mort (Nakamura Utaemon IV), célèbre pour ses interprétations d’un chef du clan Taira on trouve ce poème en forme de tanka :
Finalement
Il s’est éteint comme une flamme
Jouant son rôle
Nous nous souviendrons de lui
De Taira Shôkoku
Une autre très belle estampe représente un paysage, à l’aube, avec le Mont Fuji à l’arrière-plan. Le waka (de Rankyûshi) est beau mais difficile à rendre en français (la version anglaise est d’un poète : John Carpenter) :
Des flocons de neige
Excités par l’odeur des pruniers
Fondent dans la brise du printemps
Ruissellent, tombent dans un marigot
Se mêlent aux courants du fleuve
En feuilletant un autre catalogue, celui des estampes japonaises de deux musées hollandais, le Rijksmuseum d’Amsterdam et le Rijksmuseum voor Volkenkunde de Leiden (Voir The Beauty and the Actor, Ukiyo-e, Japanese Prints from the Rijksmuseum Amsterdam and the Rijksmuseum voor Volkenkunde Leiden, édit. Hotei Publishing, Leiden, 1995), on trouve d’abord de nombreux wakas relatifs à des estampes de Haronubo et d’Utamaro et puis ce poème de la poétesse Ono no Komachi encore (elle est un véritable mythe pour les artistes des estampes) inscrite dans le cartouche d’une estampe de Hosoda Eishi, représentant une femme comparée à la fameuse poétesse :
Dans ce monde-ci
Les fleurs des cœurs des hommes
Se fanent sous nos yeux
Alors même que les contemplons
Et nous repaissons de leurs couleurs
On y trouve aussi un beau paysage de Hiroshige : Hiver : Neige sur la Rivière Sumida avec ce waka qui pourrait bien être un tanka :
Sur les eaux noires
De la rivière Sumida
Des flocons de neige
Mais pourquoi ne fondent-ils pas ?
Ne seraient-ce point des mouettes ?
Je n’ai rien trouvé chez Hokusai même s’il a illustré Cent poèmes expliqués par ma nourrice. Et, pour finir, j’ai encore visité les 100 fameuses vues d’Edo de Hiroshige. Mais n’ai rien trouvé non plus sur ces fameuses vues qui sont en réalité au nombre de 118. Deux ou trois fois le commentateur cite un poème qui est en relation avec l’estampe sans indiquer s’il s’y trouve ou non. Ainsi en est-il de cette très belle estampe intitulée : Erables à Mama, tombeau de Tekona et son pont. Tekona est cette paysanne célébrée par l’ancienne anthologie de poèmes, le Manyôshu, tellement belle qu’elle n’arrête pas d’être persécutée par ses prétendants et qu’elle se jette de désespoir dans les eaux de Mama. D’où ce poème :
Donne-moi un cheval
Aux sabots silencieux
Le pont de Mama
Je passerais toutes les nuits
Pour venir jusques à toi
Et voilà. Mais ce cheval qu’il lui faut nous l’avons, nous. C’est le cheval de notre poésie à nous, le cheval ailé, le cheval qui vole, mais, bien sûr : c’est Pégase !

PS: On peut retrouver cette étude illustrée avec les estampes citées sur le site de mon Voyage autour de ma Bibliothèque sous Portraits et Compléments, même titre: Ukiyo-e et waka.