12/05/2009

L'ancienne écriture cursive allemande

Article préparé pour le Cercle généalogique de Centrale

Les membres de ce cercle qui, pour leurs recherches généalogiques, ont été amenés à se procurer des extraits d’Etat-civil de pays germanophones datant du XIXème siècle ou du début du XXème, connaissent le problème : il ne leur suffit pas de connaître la langue allemande, il faut encore qu’ils soient capables d’en déchiffrer l’écriture, cette étrange écriture cursive que l’on désigne en général à tort d’écriture gothique.
C’est en aidant mon ami Jacky Martin qui avait entrepris de réaliser une étude généalogique de la grande famille juive des Godchaux dont il était issu et qui étaient les fondateurs ici à Luxembourg d’une très importante industrie textile au XIXème siècle, que j’ai pris conscience de l’existence de cette écriture sur les documents d’Etat-civil luxembourgeois. En effet, curieusement, alors que les documents du début du XIXème siècle étaient écrits en français (jusqu’en 1838), ils commençaient à être écrits en allemand (et en cursive allemande) à partir de 1840. Voici deux exemples d’actes de naissance trouvés à Luxembourg, datant l’un de 1845, l’autre de 1886 :


Et puis je me suis aperçu que j’étais capable, avec beaucoup de difficultés quand même, de la déchiffrer. Et je me suis souvenu alors que je l’avais apprise, cette écriture, tout au début de mon entrée à l’école allemande. L’Alsace avait été annexée. J’avais 6 ans en janvier 1941 et les Allemands, faisant aller une classe d’âge scolaire du 28 février au 1er mars suivant, j’étais entré à l’école primaire en septembre 1940. Et c’est là que j’ai dû gribouiller ces caractères bizarres sur mon ardoise et sur mon premier cahier. Je m’en souviens surtout à cause de la curieuse forme de la lettre e qui, dans cette écriture, ressemble à un n avec des jambages très pointus. Et puis j’avais également en mémoire un nom, le nom de cette écriture, la Sutterlinschrift, l’écriture Sutterlin. Alors j’ai cherché le nom de Sutterlin dans un vieux Larousse de 7 volumes ainsi que dans un vieux Brockhaus du début du siècle dernier : sans résultat. Sutterlin inconnu. Une amie allemande, plus jeune, née en 1944, m’a regardé avec de grands yeux : jamais entendu parler de Sutterlin. Mais heureusement il y a le net qui m’apprend que Ludwig Sütterlin était un graphiste qui a été chargé par le Ministre de l’Education prussien de développer une nouvelle écriture standardisée pour les écoles prussiennes et de l’enseigner aux instituteurs, méthode ensuite introduite dans l’ensemble des écoles allemandes dans les années 1920-30. Et c’est également sur le net que j’ai trouvé une représentation de ce type d’écriture. La voici :

Mais alors nouveaux mystères : comment se fait-il que ma grand-mère ait connu cette écriture et l’ait employée dans sa correspondance avec ses frères et sœurs ? Et comment se fait-il que moi je n’ai pas continué à apprendre ce système d’écriture puisqu’en 1945 j’ai bien eu quelques difficultés pour apprendre le français, ma nouvelle langue maternelle, mais aucune pour l’écriture qui était donc à ce moment-là la même ?
Me voilà donc obligé d’étudier plus en détail toute l’histoire de cette écriture cursive allemande. D’abord Sütterlin n’a fait que standardiser une écriture qui existait déjà, la standardiser et en faciliter l’emploi pour les jeunes élèves en tenant compte des nouvelles plumes disponibles sur le marché. Ma grand-mère, née en 1875, donc après l’annexion de l’Alsace, a appris à l’école du Kaiser une écriture très proche, la cursive allemande, appelée en allemand deutsche Kurrentschrift, et qui est en fait une cursive gothique issue à l’origine, comme c’était le cas dans les autres pays, de l’écriture gothique des manuscrits d’avant l’invention de l’imprimerie. Et si moi, après mes débuts laborieux d’écriture à l’Ecole primaire de Mulhouse, je n’ai pas continué dans cette voie c’est la faute à Hitler qui a décidé soudainement en 1941 qu’il fallait supprimer l’enseignement de ce type d’écriture parce qu’il avait un caractère juif ! Cela est d’autant plus amusant que cette écriture qu’il faut bien appeler gothique ne s’est maintenue jusqu’au XXème siècle que dans les pays de langue allemande et était donc spécifiquement allemande. Partout ailleurs elle avait été remplacée par ce qu’on appelle la cursive humanistique, développée à partir de la minuscule carolingienne du XIIème siècle, et que nous connaissons encore aujourd’hui sous une forme un peu plus moderne. Ainsi la cursive humanistique, développée au XVème siècle en Italie, s’est imposée au XVIème siècle en Espagne, au XVIIème en France, en Angleterre et aux Pays-Bas, au XIXème dans les pays scandinaves et à partir de 1920 en Suisse. La décision de Hitler était donc probablement politique : rendre les ordres et les lois nazis lisibles par les populations des pays occupés et renforcer les liens culturels avec les pays de l’axe. Pour le comprendre il faut savoir que ce n’est pas seulement l’écriture cursive allemande qui était différente des autres écritures cursives européennes mais que cela était également le cas pour les lettres d’imprimerie. Et que le bannissement de la cursive Sütterlin allait de pair avec celui des caractères d’imprimerie dans lesquels étaient écrits non seulement les livres mais éga-lement les proclamations, slogans, affiches, etc.
Pour être tout à fait complet il faut donc également dire un mot de l’évolution des écritures des livres. C’est également en Italie, au XVème siècle, que l’on introduit les caractères humanistiques dans l’imprimerie (l’antiqua). Et ces caractères se répandent rapidement dans toute l’Europe : France (milieu du XVIème siècle), Pays-Bas et Angleterre (fin du XVIème), Scandinavie  (XIXème), etc. Et c’est encore l’Allemagne qui fait exception. Gutenberg avait utilisé des caractères appelés gothiques (ou textura) parce qu’ils avaient été développés dans le nord de la France et la Belgique, à l’époque des cathédrales gothiques. Et c’est au XVIème siècle sous l’Empereur Maximilien Ier qu’apparaît une typographie voisine, que les Allemands appellent écriture brisée : Frakturschrift. C’est cette typographie qui va bien sûr évoluer un peu depuis le XVIème jusqu’au XXème siècle mais qui sera utilisée pour l’édition des livres en Allemagne jusqu’en 1941. Et c’est ainsi que tous les livres de la section allemande de ma bibliothèque publiés avant cette date sont imprimés avec ces caractères. Les gens de la jeune génération ont quelques réticences à les lire (c’était le cas de ma fille qui avait pourtant étudié l’allemand). Pourtant avec un peu d’habitude cette difficulté est facile à surmonter. Le plus gênant est le s long (celui du milieu des mots) qui se confond avec le f (les deux ont un jambage long, seule une petite boucle différencie le f du s). Autres possibilités de confusion : k et t, x et r, h et v, B et V, R et N et E et G. Voir tableau ci-dessous.

Cette typographie n’a d’ailleurs pas entièrement disparu, on la trouve encore dans les dénominations des rues, les enseignes de restaurants ou d’hôtels, les titres de journaux (la Frankfurter, la Züricher, etc.). D’ailleurs les caractères d’imprimerie gothiques français et anglais survivent également, par exemple comme titres de journaux (voir Le Monde ou le New-York Times). Et Annie a trouvé parmi les papiers de sa mère un magnifique « Recueil Méthodique de Principes d’Ecriture » d’un M. P. Meyrat, « inscrit sur la liste des Ouvrages fournis gratuitement par la Ville de Paris à ses Ecoles » et dont une des pages est dédiée à l’écriture gothique (d’imprimerie, la cursive gothique n’existant plus depuis longtemps).

Si donc il est relativement facile de déchiffrer l’ancienne écriture d’imprimerie allemande, la « Fraktur », le problème est beaucoup plus ardu pour ce qui est de l’ancienne cursive allemande. Or c’est là le problème des généalogistes. Seule consolation : le problème est le même pour les généalogistes allemands. Ce qui fait que les sites allemands (Sütterlin ou Deutsche Schrift) qui sont des aides à la lecture de ces écritures pullulent. Un site d’apprentissage existe même en français, voir : www.suetterlinschrift.de/Francais/Suetterlin.htm . Il faut donc s’aider d’un tableau, le plus grand possible, représentant l’alphabet en question et s’armer de beaucoup de patience. Car le problème c’est que les caractères sont liés, ce qui ne facilite pas les choses, bien entendu…
Alors, bon courage!